Bridgestone : sinistre scénario

Les employés après l’annonce de la fermeture
(Photo AFP)

Que dire du projet du Japonais Bridgestone de fermer son usine dans les Hauts-de-France et de licencier 863 salariés sans autre forme de procès, sinon qu’il représente l’expression d’une désindustrialisation contre laquelle les condamnations les plus violentes des politiques, la révolte des victimes, l’angoisse des foyers face à l’implacable déficit des comptes ne changent rien ?

BRIDGESTONE n’est pas qu’une usine qui produit des pneumatiques. C’est l’activité qui fait vivre Béthune. Sans l’usine, la ville va devoir trouver d’autres sources d’emploi parmi celles, bien rares, qui existent dans une région déjà pauvre. Au problème signalé par les propriétaires japonais s’ajoute la brutalité de leur décision qui, soudain, ne souffre aucune nuance, ne soulève aucun espoir, se refuse à apporter la moindre note positive.

Subventions.

Or Bridgestone a obtenu des subventions de l’État  et de la région, autant de millions d’euros perdus dans la fumée de ses cheminées. Une société qui semblait jouer le jeu favorable au social, qui acceptait l’argent public pour préserver des emplois jusqu’au moment où, tout d’un coup et pour des raisons appuyés sur la pandémie ou le déclin de l’économie, la simple idée de continuer dans des difficultés pourtant anciennes lui a paru inapplicable et il lui a semblé plus logique, ou plus simple, de fermer ses portes. Rien, dans ce scénario sinistre, qui a nourri toutes les séquences de la désindustrialisation depuis des années, n’est vraiment nouveau, ni la perte des emplois, ni la violence de la solution, ni la répétition d’un drame dont personne, en tout cas pas des patrons étrangers, n’ignore les conséquences sociales et les tensions politiques qu’elles entraînent. Le gouvernement japonais ne souhaite pas une crise diplomatiques avec la France, n’est-ce pas ?

Des pneus trop chers.

De l’autre côté, comment n’avons-nous pas vu que le principe de la subvention, y compris avec les partenaires apparemment les plus sérieux, n’est que cautère sur une jambe de bois et que, à différer la tragédie, nous nous sommes contentés d’attendre qu’elle se produise en y mettant le prix ? Certes, l’aide n’a pas été fournie sans que des engagement aient été pris en échange. Le principal argument de Bridgestone, c’est que ses pneus sont plus chers que ceux de la concurrence. Que n’a-t-on essayé, pendant toutes ces années où nous avons feint d’écarter le danger en mettant nos têtes sous le sable, de moderniser l’usine pour produire des pneumatiques de qualité à meilleur marché ? L’affaire est exemplaire de la mondialisation et de ses effets pervers. C’est le Japon, en l’occurrence, qui a délocalisé.

Il ne s’agit donc pas d’une mésaventure à la chinoise, avec transfert de technologie et perte d’emplois français au profit de la Chine. Il s’agit de la méthode inverse qui ne va pas, hélas, sans ses propres effets négatifs. À qui la faute ? Probablement aux industriels qui n’ont rien vu venir ou ont pensé qu’un licenciement massif n’est pas une horreur. Mais pourquoi les autorités françaises et les spécialistes n’ont-ils pas dénoncé la dérive de l’usine il y a des années, pourquoi n’ont-ils pas proposé des mécanismes de prévention de ce qui allait fatalement se produire ?

Sauver Béthune ?

Même ces questions tombent à plat, comme si la fermeture était inéluctable. Maintenant, comment sauver Béthune ? En produisant à perte et en comblant les pertes avec d’autres subventions ? En mettant en place un projet industriel qui reclasserait les 863 salariés ? Après une mort instantanée, la renaissance exige des années de précarité. Certains salariés tenteront de trouver un autre emploi ailleurs, d’autres seront assistés, peu seront indemnisés comme il faut et c’est tout le tissu social de Béthune qui sera affecté par cette affaire. Et, si le très démocratique Japon est insensible au drame des salariés Français, que pourrait-il se produire un jour dans les implantations industrielles de la Chine en France?

Si l’argument des Français dans la drôle de négociation que l’on pense engager, c’est seulement s’adresser à la bonne conscience des industriels, on peut craindre qu’ils ne se contentent d’invoquer  le montant de leurs pertes actuelles et à venir. Dans les relations employeur-employé, les raisons du cœur ne jouent pas. Souvenez-vous de nos subventions, diront l’État et la région. Elles étaient insuffisantes, répondront les patrons. Le président des Hauts-de-France, Xavier Bertrand, ex-LR candidat à la présidence, bout de rage. Il mesure aujourd’hui sa solitude : où est le dialogue feutré qui permet d’éviter le pire ? Où est la compassion pour les salariés ? Réponse : c’est la vie et elle est dure.

RICHARD LISCIA

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2 Responses to Bridgestone : sinistre scénario

  1. bareau dit :

    Les bons apôtres qui s’en prennent aux délocalisations devraient apprécier la politique du manufacturier nippon …

  2. VANHOVE dit :

    Je ne vois pas pourquoi la France subventionnerait Bridgestone japonais alors que la politique européenne à ouvert grandes les portes du marché européen, aux Chinois, pour des pneus low cost. Michelin est Français et subit la même concurrence de ces Chinois et si nous devions aider une entreprise, n’en déplaise à Xavier Bertrand, il faudrait mieux aider Michelin. Lui devrait se battre au niveau européen pour éviter cette concurrence mortifère !

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