Covid : le procès

François Molins, procureur général de Paris
(Photo AFP)

Saisi de quelque 90 plaintes d’associations et de médecins, le parquet a ordonné hier des perquisitions aux domiciles d’Édouard Philippe, ancien Premier ministre, Agnès Buzyn, ancienne ministre de la Santé, Olivier Véran, ministre de la Santé, Jérôme Salomon, directeur de la Santé, Sibeth N’Diaye, ancienne porte-parole du gouvernement.

COMME chacun sait, les ministres ne peuvent être jugés que par la Cour de Justice de la République pour des faits commis pendant l’exercice de leurs fonctions. Elle a donc ordonné une instruction, ce qui a valu aux cinq personnalités politiques mentionnées ci-dessus une perquisition, à laquelle aucune ne s’est opposée. La procédure a été appliquée à la lettre sans la moindre friction. Sans doute les intéressés se sont-ils souvenus d’une autre perquisition, celle qui a été faite il y a deux ans dans les locaux de la France insoumise et où policiers et Jean-Luc Mélenchon en sont presque venus aux mains. On note néanmoins que les perquisitions de jeudi matin suivaient de quelques heures les déclarations télévisées du chef de l’État sur la pandémie, coïncidence que la justice, pour protéger son indépendance, refuse de prendre en considération. Ce qui ne l’empêche nullement d’accomplir un acte qui, objectivement fait de l’ombre au gouvernement.

Le précédent Fabius.

On regrette, par principe, la judiciarisation de la vie politique, même si les avocats des plaideurs s’appuient sur des considérations humanitaires. On est satisfait néanmoins de la prudence courtoise dont les ministres concernés ont fait preuve. On constate que Jean-Christophe Lagarde (UDI) et Éric Coquerel (LFI) estiment que l’enquête n’aboutira pas à des mises en examen. La Cour de Justice de la République a déjà été confrontée à ce genre d’affaire, notamment quand elle a entendu Laurent Fabius au moment de l’épidémie du Sida. À l’époque, on disait : accuser un Premier ministre du crime de n’avoir pas prévu une épidémie et de n’avoir pas les moyens de lutter contre elle est une forfaiture.

Ce qui pèse dans la balance, c’est le manque de masques en février et mars, caché par la recommandation du gouvernement de ne pas en porter. Peut-être aussi les étranges déclarations d’Agnès Buzyn sur ce que l’on savait dès janvier méritent-elles d’être creusées. Il n’empêche que le manque stratégique de masques résulte des gestions antérieures à celle du gouvernement Macron et que perdre du temps en hésitant avant de choisir un angle d’attaque contre la pandémie n’est pas un crime en soi. Encore une fois, il suffit de comparer notre situation avec celle de pays comparables au nôtre. Seule l’Allemagne a fait mieux que nous et seulement parce qu’elle était structurellement mieux préparée. Nous nous en sommes mieux sortis que l’Italie, l’Espagne, la Belgique, le Royaume-Uni, les États-Unis.  Faut-il aussi juger les dirigeants de ces pays ?

La justice politisée.

La Cour de Justice de la République et les juges rejettent, eux, la notion de politisation de la justice. Mais ils ne peuvent pas l’ignorer. Ils savent que leur enquête a lieu après les municipales et avant les régionales et qu’elle est préjudiciable aux intérêts de la majorité. Oui, disent-ils, mais si un crime ou un délit a été commis, il faut le sanctionner sans s’occuper du contexte. En réalité, ils savent que l’enquête, aux yeux du peuple, désigne un coupable. Ils le savent et ils en jouent pour confondre les gens qu’ils poursuivent. On n’ira pas jusqu’à imaginer qu’en allant plus vite que la musique dans l’affaire du Covid, ils règlent aussi un compte avec le nouveau ministre de la Justice, Édouard Dupond-Moretti, qui a porté plainte contre trois magistrats du parquet financier. Pas plus qu’on ne croira à une accélération délibérée (au bout de 13 ans !) des poursuites contre Nicolas Sarkozy, poursuivi au sujet du financement de ses campagnes électorales.

On l’a vu cent fois ailleurs, et là on le voit pour des hommes  politiques. Un exemple : les poursuites contre M. Fabius étaient, disons-le, indécentes. Elles auraient dû servir de précédent pour que les juges se réfrènent. À quoi il est impératif d’ajouter que nous sommes dans une matière, la science, la recherche, la médecine qui ne peuvent relever de la justice qu’en cas de violation voulue de la loi, par exemple, la mise sur le marché d’un médicament frelaté. Que tous les corps constitués aient voulu prendre part aux décisions anti-Covid, quoi de plus naturel ? Mais les avis étaient partagés entre médecins, entre politiques, entre malades. Le cercle de la discussion était bien plus large qu’il n’eût fallu. Une décision sanitaire, c’est techniquement compliqué. Et la faute du gouvernement aura été de consulter trop de personnes plutôt que pas assez.

RICHARD LISCIA

 

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One Response to Covid : le procès

  1. Laurent Liscia dit :

    Il serait inouî d’assister à une perquisition à la Maison-Blanche suite au bilan désastreux de Donald Trump en matière de Covid. Et pourtant il la mérite dix fois plus. Littéralement.

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