Jeux de pouvoir

Bruno Le Maire
(Photo AFP)

La confusion qui ne cesse de régner au sommet du pouvoir explique, au moins partiellement, la montée en puissance des ambitions. Le degré  d’affaiblissement du Premier ministre, Jean Castex, entraîne l’activisme accru de Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, qui se verrait bien à la place du calife, même s’il s’en défend.

LA MAJORITÉ République en marche a plus besoin d’autorité, en ce moment de difficultés graves et cumulées, que d’assister aux jeux de pouvoir auxquels se livrent ses principaux dirigeants. Le chef du gouvernement partage avec le président de la République un fardeau exceptionnel composé de trois poids énormes, la pandémie, l’effondrement de l’économie et la virulence des oppositions.

Ce n’est sûrement pas un hasard si des associations ont réuni des centaines d’Afghans immigrés place de la République à Paris hier soir, qui réclament un hébergement, comme s’il n’existait pas et comme si les forces politiques sous-jacentes, à commencer par la France insoumise n’avaient pas inventé cette provocation pour déclencher une vive répression policière, au moment précis où le Parlement examine la loi « Sécurité globale » qui réduit la liberté d’expression.

Une loi anti-constitutionnelle ?

Il n’y a pas d’erreur sur le constat : cette proposition de loi, quoique amendée, introduit un élément incompatible avec notre constitution. Ce qui signifie que, dans tous les cas, la loi, même si elle est adoptée par les deux Chambres, ne résistera pas à un examen du Conseil constitutionnel. Sur ce différend, qui oppose la majorité aux oppositions, se sont plaqués les appétits d’un certain nombre de membres du gouvernement. Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, s’est déclaré « choqué » par les violences policières d’hier soir à Paris, ce qui ne l’empêche pas de tenter de passer en force pour l’adoption de la loi. Bruno Le Maire, de son côté, s’est engagé dans un bras de fer avec M. Castex au sujet de l’assouplissement des mesures de confinement. Certes, le ministre ne cesse de répéter qu’il ne fait que son devoir, qui consiste à protéger l’économie. Depuis neuf mois, nous tournons autour du même dilemme : la santé ou l’emploi. D’une manière générale, les Français souhaitent que l’on ménage les deux, mais, avant le vaccin, il n’y a pas de meilleur instrument de lutte contre le virus qu’un confinement forcément nuisible à l’activité économique.

Des eaux tourmentées.

Bruno Le Maire en a fait un sacerdoce, ce qui lui a valu d’être remis à sa place par M. Castex. Cependant, il voit bien que le Premier ministre est  las d’être houspillé en permanence par l’opinion et il croit, sans le dire, que le moment est opportun pour que le président de la République, Emmanuel Macron, envisage de lui confier les clés de Matignon. On a tout dit dit au sujet de la « cressonnisation » de M. Castex, par référence à une Première ministre de Mitterrand qui n’a pas fait l’affaire. C’est une façon de reconnaître que la majorité vogue sur des eaux tourmentées, qu’elle est affaiblie, qu’elle traverse une crise d’autorité et qu’Emmanuel Macron doit trancher. Il est bien peu probable que le président annonce ce soir qu’il a remplacé M. Castex par M. Le Maire.

Ce n’est d’ailleurs pas ce que ses concitoyens attendent de lui. Les commerçants veulent être sûrs de pouvoir rouvrir, les citoyens qu’ils pourront se déplacer et passer de bonnes fêtes de Noël et de fin d’année. Castex ou non à la barre, ce n’est pas ce qui compte. Les Français sont convaincus que la vie confinée est intolérable et ils ont clairement placé le retour à la normale au-dessus de leur propre santé. Ce en quoi ils ont tort, mais l’expérience de ces trois dernières années nous aura appris au moins un chose : que la raison n’est pas la valeur la mieux partagée.

Trio de choc.

Il est vrai que Bruno Le Maire incarne davantage les idées du peuple que le Premier ministre actuel. Il est, à juste titre, épouvanté par la dette et le déficit budgétaire et il est convaincu, en outre,  que le coup d’envoi d’une relance durable apportera une croissance satisfaisante. Peut-être croit-il qu’il a plus de panache et de savoir-faire que le Premier ministre qui lui a été préféré. Il devrait songer au sort de M. Darmanin, qui était obsédé par le ministère de l’Intérieur jusqu’à l’exiger du président. Il l’a eu. Mais où nous entraîne-t-il ? Le danger du virus, phénomène exceptionnel qui laissera une trace dans l’histoire du monde, c’est qu’il permet toutes les transgressions. Il y a seulement quelques mois, il semblait qu’il n’y eût pas de meilleur trio d’hommes de droite au pouvoir, Édouard Philippe, Bruno Le Maire et Gérald Darmanin. Et il est vrai qu’ils ont conduit les réformes avec un sang-froid remarquable. Mais la crise est comme les inondations : elle balaie tout sur son passage.

RICHARD LISCIA

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 Responses to Jeux de pouvoir

  1. TAPAS92 dit :

    Pas de confusion, chacun est à sa place : le ministre de l’Économie défend l’Économie, le ministre de l’Intérieur défend l’ordre, le ministre de la Santé (vous l’avez oublié) défend la santé. Seul le premier ministre, qui devrait faire la synthèse, n’est pas à sa place (ou n’a pas de place). La faute à la Constitution (ou à l’interprétation qui en est faite aujourd’hui) où le doublon président/Premier ministre brouille le message. Finalement, le président, au lieu de fixer un cap en 10 minutes à la TV et laisser le premier ministre gérer les « détails », vient à la TV expliquer dans le détail les décisions prises pour les prochains jours.
    Réponse
    Je n’ai pas « oublié » le ministre de la Santé, il est, pour le moment, hors sujet.
    R. L.

    • Michel de Guibert dit :

      Oui, le doublon président/Premier ministre, c’est le problème constant depuis le remplacement du septennat par le quinquennat, une grosse erreur.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.