La mort comme politique

Hassan Rouhani, à gauche, avec Fakhrizadeh
(Photo AFP)

L’assassinat, le 27 novembre dernier, du physicien nucléaire iranien Mohsen Fakhrizadeh, également vice-ministre de la Défense, porte un coup au programme d’enrichissement de l’uranium engagé par le gouvernement iranien. Il a aussi pour objectif d’empêcher Joe Biden de retourner à la table des négociations.

BIEN QUE cet attentat soit d’une sophistication extrême, il n’étonne personne. La voiture qui transportait le dignitaire iranien a explosé sur une bombe ou une mine et déclenché le feu d’une mitrailleuse lourde placée sur un pick-up. L’attentat a été commis à distance, ce qui a permis à ses auteurs de s’évanouir dans la nature avant que les « Gardiens de la révolution » aient repris leurs esprits.

Rien de nouveau.

Ce n’est pas la première fois et certainement pas la dernière que les services secrets israéliens s’attaquent à des intérêts iraniens sans infirmer ni confirmer la paternité du crime. D’autres savants iraniens ont été assassinés par le passé et le gouvernement israélien a tenté de freiner le programme nucléaire de Téhéran en introduisant un virus dans son réseau informatique. Les deux pays sont en guerre de facto. Israël bombarde régulièrement des installations iraniennes en Syrie et en Irak, et vit sous la menace des dizaines de milliers de roquettes détenues par le Hezbollah au Liban. Enfin, l’Iran peut rapidement construire des bombes atomiques et dispose déjà des vecteurs capables de bombarder Israël et l’Europe.

Juste avant le départ de Trump.

On ne saurait, cependant, écarter la thèse selon laquelle le gouvernement israélien a saisi une occasion unique avec la transition présidentielle aux États-Unis. Tout le monde sait que Joe Biden souhaite revenir dans la négociation qui a permis de conclure un accord entre l’Iran, les États-Unis, l’Union européenne, la Chine et la Russie, et selon lequel l’Iran arrête l’enrichissement de l’uranium en échange d’une reprise des relations économiques et commerciales. Malheureusement, depuis que Donald Trump est au pouvoir et qu’il a accru les sanctions contre l’Iran, les Iraniens ont repris l’enrichissement.

Voyage en Arabie.

Juste avant l’attentat qui a coûté la vie à Fakhrizadeh, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu et le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, se sont rendus en Arabie Saoudite pour y rencontrer le prince Mohamed Ben Salman, qui mène la guerre contre l’expansion iranienne en Syrie, au Liban, en Irak et au Yémen. Le gouvernement saoudien a démenti que la rencontre ait eu lieu, mais c’est un pieux mensonge. Il a été alerté sur ce qui allait se passer et il a probablement donné son consentement.

Bien que les autorités iraniennes aient promis une vengeance militaire contre Israël, elles ne peuvent pas ignorer la chance d’une renégociation de l’accord nucléaire avec Biden. Un échec de ces pourparlers conduirait fatalement à de lourds bombardements américains et israéliens contre les installations nucléaires iraniennes, d’ailleurs difficiles à atteindre car elles ont été creusées dans des sites montagneux. Au début de l’année, le 3 janvier 2020, un général iranien, Quassem Souleini, a été tué par un drone, autre tâche sinistre accomplie par les Américains.

Rohani en difficulté.

Si les Iraniens veulent mettre fin à une crise qui les oppose à plus puissants qu’eux, il n’y a pas d’autre moyen que la reprise des discussions, au moment où l’Iran est particulièrement affaibli par les sanctions, avec une monnaie dont le taux est dérisoire, des exportations de pétrole clandestines et insuffisantes, un paupérisme croissant de la population qui assiste avec désespoir à ces jeux militaires qui la ruinent. Comme d’habitude et ce, depuis plus de 40 ans, l’Iran est partagé entre l’indispensable croissance économique et sa détermination farouche à dominer le monde musulman par la victoire du chiisme sur le sunnisme. Le dilemme où est plongé le gouvernement iranien explique ses hésitations entre deux voies, l’une pacifique, mais que les pasdaran, ou gardiens de la révolution, considèrent comme humiliante, l’autre étant la guerre à outrance, qui serait dévastatrice pour l’Iran aussi. Il y a des élections en deux temps, février et septembre, en Iran, et le président actuel, Hassan Rohani, considéré comme réformateur, pourrait céder la place à un pouvoir plus dur.

Il existe donc, dans l’équation, beaucoup d’inconnues qui ne font pas de la négociation l’hypothèse la plus crédible. D’autant que le réarmement de l’Iran va plus vite que le mouvement géopolitique, départ de Trump, arrivée de Biden, et Européens pacifiques qui ne raisonnent pas comme les Américains et les Israéliens. Les Américains n’oublient pas la prise en otage de leurs diplomates à Téhéran et le calvaire qu’ils ont vécu à la faveur de la révolution iranienne en 1979. Ils estiment à juste titre que le régime iranien est l’ennemi des États-Unis. Joe Biden ne s’engagera dans une diplomatie plus sage que si elle ne lui coûte pas en popularité.

RICHARD LISCIA

 

 

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