Giscard est mort

Giscard l’an dernier
(Photo AFP)

L’ancien président de la République (1974-1981) Valéry Giscard d’Estaing est mort, à l’âge de 94 ans, dans la nuit d’hier à aujourd’hui, des suites du Covid.

LES FRANÇAIS n’ont pas toujours été justes avec Giscard. La gauche l’accablait de ses critiques alors qu’elle aurait dû être séduite par ses réformes. Peut-être cette virulence quelque peu excessive était-elle inspirée à ses détracteurs par la frustration de le voir faire ce qu’ils n’avaient pas fait aux-mêmes.

Avec le temps, et après la fin de son unique mandat, le peuple a compris qu’il était un grand réformateur, avec l’IVG, la banalisation de la pilule, le divorce par consentement mutuel. Quand Jacques Chirac, son premier chef de gouvernement, a décidé de le quitter en 1978, il a réussi, avec Raymond Barre, à maintenir le pays dans les rails… sur la base d’une politique d’austérité. Giscard était aussi un grand Européen, l’ami personnel de Helmut Schmidt avec qui il a fondé l’axe franco-allemand qui a tenu bon pendant quarante ans et dont ni Emmanuel Macron ni Angela Merkel n’ont renié l’héritage.

Macron, « successeur » de Giscard ?

On compare souvent M. Macron à Giscard, avec lequel il a les affinités libérales, le « en même temps » qui est une autre expression pour le centrisme. Le président actuel est cependant plus proche du gaullisme que son lointain prédécesseur ne l’a jamais été. Et puis, des époques différentes façonnent des modèles différents à leur manière et les incitent à accomplir des actes différents. Ce qui permet aux censeurs de Macron de le priver aujourd’hui d’une filiation qui lui aurait prématurément été accordée. Pourtant, le président actuel est d’un réformisme farouche, c’est lui aussi un Européen qui se bat au nom de l’Union, même s’il fait rarement bouger les lignes. Il n’en pas moins fait fléchir Mme Merkel sur le plan de relance européen, une victoire de l’unité du continent.

Un vernis monarchique.

Ce qui a gêné Giscard, c’est son style monarchique parfois poussé jusqu’au ridicule et qui n’était nullement assorti à la simplicité dont il voulait que l’on le créditât quand il recevait des éboueurs à l’Élysée ou s’en allait dîner dans un foyer bourgeois tiré au hasard. Il ne suffisait pas de jouer de l’accordéon pour séduire « deux Français sur trois », l’expression qui constitue aussi la martingale de son unique réussite électorale. Il ne suffisait pas de rappeler à François Mitterrand qu’il n’avait pas « le monopole du cœur ». Il ne suffisait pas non plus que Giscard avait été le premier officier français entré en Autriche nazie à la tête d’une unité de la deuxième division blindée. Il avait alors 19 ans.

Il avait certes besoin de se mêler à ses concitoyens les plus simples pour sonder leur âme, mais il tenait au protocole et à sa position dominante, un peu comme s’il craignait que la fonction ne lui échappât. De sorte que ses incursions dans la classe pauvre ou moyenne étaient recouvertes d’un vernis trop artificiel. Existe-t-il, d’ailleurs, une passerelle privilégiée pour atteindre le cœur du peuple ? Macron en a fait l’expérience négative et on ne peut pas dire qu’il peut exciper d’un bon bilan, sauf à souligner son courage, de ses confrontations périlleuses avec des hommes et des femmes en colère.

Nous avons été injustes avec Giscard.

C’est ainsi qu’en tentant de comparer deux hommes, on compare deux époques séparées par quarante ans de tourbillons qui ont malmené les sociétés occidentales, France comprise. Ce qui reste de Giscard, c’est l’injustice qu’il a subie. Même s’il s’est ridiculisé avec son départ théâtral de l’Élysée en 1981, les sifflements et les invectives au moment de sa sortie dans la rue du Faubourg Saint-Honoré ont bien inutilement humilié un homme dont le plus précieux acquis était probablement sa dignité. Pourtant, il avait bien servi son pays et méritait des commentaires d’autant plus nuancés que son successeur fut accueilli comme le Dieu le père, alors que le premier geste de Mitterrand fut d’adopter un budget national dont les dépenses étaient augmentées de près de 30 %, ce qui ne s’était jamais fait auparavant et ne s’est reproduit qu’avec le désastre pandémique de cette année.

La réforme permanente.

Il est vrai que Mitterrand, notamment en choisissant en Jack Lang un ministre de la Culture très innovant, a beaucoup contribué à libérer les mœurs françaises, qu’il était européen jusqu’à ce que la réunification allemande lui ait inspiré des craintes que l’histoire a balayées mais qui étaient légitimes. Mais il a fallu plus de courage à Giscard (et surtout à Simone Veil) pour instaurer l’IVG qu’à Mitterrand pour créer les « radios libres ».

Le vent aussi porte les réformes. Elles ne naissent pas que dans les caractères bien trempés de quelques dirigeants, mais aussi dans la nécessité historique à laquelle le peuple le plus rétif finit, tôt ou tard, par céder. En 1981, la France a laissé un président défait et frustré, elle découvre aujourd’hui un ancien chef d’État qui n’a pas démérité. Si bien que le jugement à chaud, exprimé dans la passion produite par l’actualité, est emporté par les arguments d’une réflexion plus calme, quelques décennies plus tard. La disparition de Valéry Giscard d’Estaing révèle avec force le vice structurel de toute politique : à l’insincérité éventuelle des gouvernants s’oppose celle, systématique, des gouvernés. Comme on aura pu le constater dans les hommages rendus aujourd’hui à Giscard par des hommes et des femmes de gauche, ceux-là même qui ont vécu avec un enthousiasme vengeur leur « libération » en 1981.

RICHARD LISCIA

 

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One Response to Giscard est mort

  1. D.S. dit :

    Giscard, c’est la jeunesse de tous les baby boomers. Beaucoup d’entre nous ont étrenné leur première carte d’électeur en votant pour lui. Quelle dommage que la trahison de Jacques Chirac ne lui ait pas permis de faire un second mandat. Les fans de Giscard se sont consolés en élisant Emmanuel Macron en 2017. Il est vrai que ces deux présidents ont été très moqués par beaucoup de monde. Mais ne vaut il pas faire envie que pitié ?

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