Mali : le dilemme

Une patrouille à Gao
(Photo AFP)

La mort, en une semaine, de cinq militaires français (dont une femme) au Mali pose le problème de notre intervention, qui dure depuis sept ans. Deux formes d’opposition à notre stratégie sont apparues, celle qui réclame l’évacuation de nos forces et celle qui exige au contraire leur augmentation.

AU TOTAL, depuis le début de l’intervention d’abord nommée Serval, puis Barkhane, ce sont 51 soldats qui ont perdu la vie. Les islamistes que nous combattons espèrent nous lasser par une guerre d’attrition, mais nous leur avons porté des coups sévères. Les questions qui se posent à la France ne concernent pas notre supériorité tactique, qui est réelle, grâce aux armes dont disposons et qu’ils n’ont pas, mais sont d’ordre culturel. Si les fondamentalistes et autres fanatiques font de leur sacrifice une vocation à la fois religieuse et militaire, l’armée française s’efforce de limiter ses pertes au minimum « acceptable ». Le principe qui consiste à économiser les vies françaises empêche peut-être des campagnes d’élimination de nos ennemis plus efficaces. Toutefois, les généraux français ont toujours dit que la solution était non pas militaire mais politique, de sorte que nous sommes renvoyés aux interventions effectuées à l’étranger par les États-Unis lesquels, à ce jour et depuis la guerre de Corée, ont perdu toutes leurs batailles.

Solitude de la France. 

Lorsque les djihadistes ont pris l’Est du Mali,occupé Tombouctou et menacé Bamako et un gouvernement malien paniqué, le président Hollande a envoyé un corps expéditionnaire qui a arrêté net la progression des combattants ennemis. Par la suite, diverses opération ont libéré les villes de l’Est et nous sommes allés jusqu’à  des montagnes proches de la Libye où ils s’étaient réfugiés. La vérité est que les Maliens sont incapables de se défendre eux-mêmes, que l’aide européenne est à peu près nulle et que la création d’une armée africaine multinationale susceptible de remplacer Barkhane n’a pas eu lieu. L’incapacité structurelle des pays du Sahel d’organiser leur propre défense est affaiblie encore plus par la volonté des dirigeants maliens de prendre langue avec les djihadistes et de conclure un accord avec eux. On leur souhaite, bien sûr, de réussir, mais sans trop y croire : pour ne prendre que l’exemple afghan, les Américains ont négocié longtemps avec les talibans sans résultat et, surtout, sans même obtenir le moindre cessez-le-feu. Plus ils discutaient, plus les attentats se multipliaient au cœur même de Kaboul. Ce qui signifie que le départ des troupes françaises du Sahel aboutirait à un tête-à-tête entre les dirigeants maliens et leurs adversaires, qui ne feront d’eux qu’une bouchée.

Maliens souverains.

Il serait stupide d’accorder une sorte de victoire morale aux djihadistes en commençant un rapatriement des troupes françaises juste après la mort de cinq de nos soldats. Cela serait perçu comme un rapport de cause à effet que les terroristes ne manqueraient pas d’exploiter dans leur communication. À l’heure qu’il est, le gouvernement rappelle qu’il a envoyé il y a quelques mois quelque 500 militaires de plus pour des opérations sophistiquées et qu’il est temps, peut-être, mais pas forcément logique, de les faire rentrer en France. La perspective d’une négociation entre le gouvernement malien et ses ennemis, aussi dangereuse soit-elle, appartient aux Maliens et, d’une certaine manière, offrirait à la France une occasion de rapatrier ses troupes.

Il est permis de tenir compte des situations politiques locales : le Burkina Faso a assuré la stabilité par un vote populaire qui a élu calmement le président ; au Niger, on est entre les deux tours de la présidentielle, mais, là encore, le scrutin est transparent. Mais il ne faut pas oublier les bonnes raisons qui nous ont contraints à nous engager au Sahel : sans cet engagement, l’influence des islamistes  s’étendrait probablement sur la totalité d’une région immense. Nous déplorons nos morts parce que nous sommes en temps de paix et que le respect de la vie est pour nous essentiel. Et bien qu’il ne s’agisse pas d’établir pour Barkhane un rapport qualité-prix et que nous laissions ce genre de cynisme à nos ennemis, notre présence au Sahel a permis d’y maintenir la continuité politique, même si elle est contestée par les populations locales, tentées par les sirènes djihadistes et par la « paix » qu’ils proposent. En sept années d’une guerre dite « asymétrique », le bilan en vies humaines perdues reste moins lourd que celui des interventions du même ordre, même si chacune des pertes est un crève-cœur.

Pourquoi nous sommes au Sahel.

Enfin, l’histoire bégaie mais ne se répète pas nécessairement. Daech a bel et bien été vaincu à Rakka (Syrie) et Mossoul (Irak). C’est le désengagement ordonné par Donald Trump qui a empêché les Kurdes de liquider l’État islamiste en Syrie. Le Califat a bel et bien disparu et son chef est en fuite. Ce qui permet de dire que des expéditions militaires relativement brèves mais puissantes sont capables d’éliminer des forces hostiles (et féroces), même dans le cas des guerres asymétriques. L’immensité du désert, l’atonie occidentale, la prostration américaine éloignent, pour les Occidentaux, la possibilité de revenir dans le jeu. Toutefois, la France n’est pas seule : des accords récents ont permis la reconstitution d’une armée sahélienne qui participe au combat et occupe de larges zones. Le renseignement américain demeure et joue un rôle capital. Les contributions européennes arrivent au compte-gouttes, mais elles arrivent. Il ne faut pas s’y tromper : se battre au Sahel, c’est indubitablement limiter les actes de terroristes en Europe, donc en France. Nous ne sommes pas au Sahel uniquement pour protéger des peuples sans défense, mais aussi dans notre propre intérêt. Il faut le comprendre, sans quoi, effectivement, il n’y a plus aucune raison de rester dans ces contrées lointaines et troublées.

RICHARD LISCIA

 

 

 

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