L’ENA est morte, vive l’ENA !

Macron : une suppression en trompe l’oeil
(Photo AFP)

C’est une surprise : le président de la République avait annoncé en 2019 qu’il supprimerait l’ENA, mais le projet semblait avoir été abandonné. Eh bien non, il a confirmé hier la disparition de la mythique école, si controversée.

POURQUOI le fait-il ? Parce qu’il veut donner, à un an de l’élection présidentielle, un gage à tous ceux qui militent contre les inégalités et voient en l’ENA la machine à produire des élites : celles-ci non seulement auront le pouvoir et le salaire qui va avec, mais seront indéboulonnables. Créée par le général de Gaulle en 1945, l’ENA a donné de hauts fonctionnaires, des élus, des présidents, des Premiers ministres. Qu’on l’admette ou non, c’et une pépinière de talents. On peut toujours dire que la France est mal gérée depuis 75 ans, il est impossible de le démontrer. L’intention d’Emmanuel Macron est peut-être d’ouvrir l’accueil à des éléments moins favorisés de la société. Sur ce point, la rigueur du concours qui limite à 40 le nombre de reçus, ne permet pas d’envoyer à l’ENA beaucoup de jeunes gens issus de la classe pauvre.

Un débat national.

Mais Macron s’y résout aujourd’hui pour des raisons strictement électorales : il envoie un signal aux électeurs de gauche, qui ne votent guère pour lui, en leur faisant miroiter une décision inspirée par la générosité. Quoi qu’il en soit, certains le soutiennent, d’autres le désapprouvent avec le ressentiment devenu habituel. Il serait surprenant que la suppression de l’ENA lui apporte des suffrages. En revanche, elle nous promet un débat si intense que le président rencontrera de nombreuses difficultés sur la voie d’une loi pour l’imposer.

Sur le fond, c’est-à-dire l’utilité de l’ENA pour la Nation, il me semble qu’elle a fait ses preuves. Ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’un ancien énarque veuille en finir avec elle alors qu’il pourrait se glorifier d’en être un des anciens. Il y a, dans l’esprit populaire, une confusion entre les connaissances à réunir pour exercer le pouvoir et l’exercice lui-même. Un peu comme les sophistes, les gens finissent par se dire que les énarques sont les privilégiés de la République, au même titre que la nomenklatura soviétique, ce qui correspond a une erreur d’analyse. Ils sont peut-être des privilégiés, de sorte qu’une réforme de l’ENA (d’ailleurs amorcée par une aide de l’État à quelques candidats) est sûrement utile, mais on ne voit pas pourquoi il faut pour autant l’abolir : ne me dites pas qu’un rappeur de Saint-Denis a une vocation irrésistible à devenir un conseiller d’État.

De bons fonctionnaires. 

Commençons par situer exactement le privilège : tous les énarques ne finissent pas président et certains présidents s’en sont très bien passés. Les élèves sortis des grandes écoles n’ont d’ailleurs pas pour habitude de porter leur diplôme en bandoulière. L’ENA est une formation qui va jusqu’à allier, chez l’élève, le savoir indispensable et la maîtrise de ses nerfs. Livré à la vie publique, il a un comportement exemplaire, sauf lorsqu’il se laisse submerger par l’hubris. Demandons-nous ensuite par quoi l’ENA va être remplacée. D’abord les candidats à l’ENA passeront de toute façon un concours à une autre école portant un autre nom ; ensuite ils auront pour professeurs ceux de l’ENA ; enfin, l’État n’aura d’autre choix que d’aller chercher quelques têtes bien faites pour peupler le Conseil d’État, le Conseil constitutionnel et, au-delà les postes ministériels.

En d’autres termes, l’ENA est morte, vive l’ENA ! On nous la baille belle avec une suppression en trompe-l’œil. L’ENA n’est pas venue au monde parce qu’elle ne servait à rien. Il y a, dans les pays comparables au nôtre, des institutions qui forment les élèves à la gestion du pays, comme chez nous. L’ENA va changer de nom, elle va être réformée, elle sera accessible à plus de déshérités, mais elle poursuivra sa route.

RICHARD LISCIA

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