Poutine teste l’Europe

Roman Protassevitch
(Photo AFP)

Si Vladimir Poutine souhaitait savoir comment l’Union européenne réagirait à l’arraisonnement d’un avion civil dans l’espace aérien de la Biélorussie, il a été servi : les Européens ont condamné l’action rocambolesque du dictateur bélarus, Alexander Loukachenko, et annoncé une série de sanctions contre son pays.

M. LOUKACHENKO, en effet, ne peut pas avoir commis cet acte de piraterie internationale sans l’aval du Kremlin. Au moins quatre de ses agents sont montés dans un appareil de Ryan Air, où ils surveillaient une jeune journaliste et dissident biélorusse, Roman Protassevitch, et sa compagne, Sofia Sapega. Au moment où l’avion, parti d’Athènes en direction de Vilnius et passait dans l’espace aérien biélorusse, un avion militaire a informé le pilote d’une alerte à la bombe et l’a obligé à se poser à l’aéroport de Minsk où M. Protassevitch a été arrêté. Quelques heures plus tard, il apparaissait devant les journalistes, se livrant à un  mea culpa misérable où il reconnaissait qu’il avait agi d’une manière hostile contre le régime et affirmait qu’il allait bien. Ces aveux extorqués n’ont trompé personne, ni parmi les amis du jeune homme, ni en Europe. Ils sont le produit d’une des techniques les plus connues du KGB, qui consiste, par la force, à entraîner leur victime dans un parcours infernal d’humiliation et d’auto-flagellation.

Retour à la guerre froide.

L’épisode n’est pas seulement scandaleux. Depuis l’année dernière, la réélection de M.Loukachenko avec les résultats d’une république bananière a déclenché une révolution que le dictateur s’est contenté de réprimer avec une brutalité exceptionnelle, faisant de son pays « la dernière dictature européenne ». Tous les éléments de la vieille bonne guerre froide sont inclus dans cette histoire. La présence à l’étranger de gros bras qui surveillent les dissidents, l’invention d’un mensonge, l’alerte à la bombe, propre à nourrir un dessein spécifique, la violence de méthodes qui mettent en danger des civils innocents et fort peu adaptées au cas singulier de M. Protassevitch. L’adoption de nouvelles sanctions contre la Biélorussie, la suspension de tout vol européen au-dessus du territoire de la Biélorussie, l’unité et la rapidité de réaction dont ont fait preuve les États-membres de l’Union européenne ne suffisent pas. Idéalement, il faut obtenir la libération du journaliste dissident et de sa compagne, et la mise en place d’élections nouvelles contrôlées par l’ONU. Il est peu probable que les diplomaties du Traité atlantique y parviennent, dès lors que Poutine et Loukachenko ont montré les dispositions belliqueuses auxquelles nous avons assisté. Mais il faut, avant tout, qu’ils se rendent compte que, cette fois, ils sont allés trop loin.

Ta loi et la mienne.

Or, à les entendre commenter l’événement avec un remarquable sang-froid, on relève qu’il y a deux lois internationales : celle qui s’inspire du droit et celle qui est fondée sur les services secrets et l’armée. Il est cependant curieux que Poutine, embarrassé par les provocations de son ami biélorusse, alors que ses relations avec les États-Unis se sont quelque peu détendues, ait, pour cette occasion, concouru à son projet. Mais, de toute évidence, le diable ne sait faire que des choses diaboliques. Ce qui fait la gravité de cet épisode dans la lignée des tentatives d’assassinat et assassinats de dissidents russes, c’est le choix, en toute circonstance, de la force pure et simple. M. Loukachenko, bien sûr, n’est encore au pouvoir que parce qu’il a le soutien de Poutine. Mais il dirige une coquille vide. Si beaucoup de dissidents sont en prison et d’autres à l’étranger où ils conspuent Loukachenko tous les jours, l’affaiblissement moral du pays est surtout celui du régime. Le coup de force est un symptôme supplémentaire d’affaiblissement et souligne la nécessité d’un grand chambardement en Biélorussie. Ce que les manifestations de l’an dernier n’ont pas réussi à faire, l’arrestation de M. Protassevitch le fera peut-être.

En tout cas, la preuve vient d’être fournie que l’Union européenne sait serrer les rangs devant une menace sérieuse, en dépit des liens que Viktor Orban, le chef de la Hongrie, entretient avec Poutine. Sa réaction a été vive et unitaire. Personne ne souhaite en arriver à la guerre avec la Biélorussie et encore moins avec la Russie. Mais il est absolument certain que Poutine et Loukachenko ne sont pas d’accord sur tout et que le maître du Kremlin préfèrerait que celui de Minsk ne lui mette pas des bâtons dans les roues. L’accumulation des sanctions occidentales commencent à peser sur des économies qui ont moins besoin de frictions avec l’étranger que de commerce et de gros sous.

RICHARD LISCIA

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3 Responses to Poutine teste l’Europe

  1. Laurent Liscia dit :

    Il y a au moins un domaine où on peut juger de l’efficacité du potentat russe: léeconomie. Le PNB russe est inférieur à 2 000 milliards de dollars, en-dessous de celui du Canada qui compte 38 millions d’habitants contre 145 millions de Russes. Selon l’IMF, au classement des revenus par habitant, la Russie est 65ème, derrière la quasi-totalité des pays de l’est. Poutine joue largement au-dessus de sa petite pointure. A mon sens, et comme tu le décris, cet affreux Lukachenko ne durera pas.

  2. BASPEYRE dit :

    Tant qu’on achètera du pétrole aux dictateurs ex-communistes,rien ne changera
    et encore,quand on se souvient du vol K007 en 1983: Boeing 747 des Korean Airlines abattu par des Soukhoï-15 soviétiques au dessus de l’océan Pacifique, on peut s’estimer heureux,mais menacer d’abattre un avion de Ryan Air (américain),il faut le faire !
    « Ces gens-là ça ose tout,c’est même à ça qu’on les reconnaît » (Audiard)
    Les peuples qui n’ont pas connu la Renaissance, ni le siècle des Lumières, n’ont aucun avenir.

    Réponse
    Ryan est britannique.
    R. L.

    • jean lecru dit :

      Le 747 de Korean airlines a été abattu en survolant la presqu’île de Sakhalin URSS et été suspect d’être équipé de matériel d’espionnage comme la camera laser. Ce qui est vraisemblable. Mais c’était au bon vieux temps de la guerre froide.

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