Macron, Biden : paroles…

Talibans à Kaboul
(Photo AFP)

Les discours prononcés successivement par Emmanuel Macron et Joe Biden sur la conquête de l’Afghanistan par les talibans soulèvent les points essentiels de la crise, mais n’expriment pas les réponses qui, elles, dépendent de ce que les insurgés vont décider.

LE PRÉSIDENT français a principalement insisté sur la protection des Afghans qui ont collaboré avec la France et leur exil indispensable. Il a assorti ses déclarations d’un geste fort, l’envoi de nouveaux militaires français sur place pour aider aux départ de nos compatriotes et de leurs amis. Les Américains, après la journée chaotique de dimanche, au cours de laquelle on a vu des grappes humaines accrochées à des empennages d’avions en partance, ont rétabli le calme et les vols ont pu reprendre. Il demeure que cette vision du désespoir afghan en dit long sur les illusions qu’il ne faut plus nourrir : il est impossible de croire les talibans sur parole, même s’ils ont changé les termes de leur communication. Il faut se préparer déjà à une nouvelle vague d’immigration vers l’Europe et, bien entendu l’arrêter à sa source si c’est possible.

Une erreur de timing.

Joe Biden, pour sa part a insisté sur le fait que les Américains ne pouvaient pas continuer à livrer une guerre dans laquelle les Afghans eux-mêmes n’ont pas voulu s’engager, dénonçant ainsi deux décennies de corruption, qui ont coûté la vie à quelque 2000 militaires américains et deux mille milliards de dollars. Certes, a dit M. Biden, il a été surpris par la rapidité de la prise de Kaboul. Mais sa décision était faite depuis longtemps et il n’était plus question de tergiverser. Il y a forcément des officiers américains qui portent la responsabilité d’une gigantesque erreur de calcul, puisqu’ils n’ont pas prévu que le régime afghan se décomposerait avant même que l’évacuation de l’Afghanistan fût terminée. Il demeure que, si l’on souhaite que les Occidentaux commencent à prendre des mesures efficaces, notamment au sujet de l’immigration, il faut arrêter de politiser l’affaire.

Le moment de gouverner.

Ce n’est pas ce qu’est en train de faire l’opposition républicaine aux États-Unis, où Donald Trump, peu soucieux de l’isolationnisme qu’il a toujours manifesté, exige aujourd’hui la démission de Joe Biden, sous le prétexte qu’il a retiré les troupes. L’opposition en France n’est pas plus subtile qui a un vocabulaire des plus effrayants pour décrire la prochaine marée migratoire en Europe. On dit, ici et là, que l’Union européenne et les États-Unis viennent de subir une défaite sans précédent, on parle de « honte », de « désastre », de « débâcle »; mais si nous voulons garder l’espoir d’en atténuer les conséquences, ce ne peut être que par une concertation diplomatique à laquelle il faut au moins inviter la Russie. Rien n’empêchera les partis politiques françaises d’obéir au réflexe de Pavlov qu’entraîne les élections de 2022, mais le gouvernement, lui, doit gouverner jusqu’au dernier jour.

Perdre toutes les guerres.

Car, comme chacun l’aura compris, la défaite pose le problème du sort des Afghans, livrés à une dictature religieuse qui prétend qu’elle ne fera de mal à personne mais règlera ses comptes et assoira son pouvoir sur la charia. Les Américains sont allés en Afghanistan, non pas pour construire une nation, mais pour avoir la peau de Ben Laden. Ils ont vite compris que la recherche de l’ennemi public no 1 de l’Amérique créait des liens entre eux et les Afghans, ces liens qu’ils viennent de sectionner. Le problème vient de ce qu’ils n’apprennent jamais rien de leurs expériences : après la Corée, le Vietnam, l’Irak, le Liban, la Somalie, ils croient toujours qu’ils sont les seuls à instaurer la démocratie jusque dans les pays les plus reculés et les moins émancipés. Ils n’ont pas gagné une seule guerre depuis 1945.

Plus grave encore, ils se projettent en quelques jours à dix mille kilomètres de chez eux et, contrairement à leurs intentions, restent vingt ans là où ils sont, puis croient naïvement, qu’ils vont repartir en quelques heures, sans laisser la moindre trace. Non seulement ce n’est pas aussi simple qu’ils le disent, mais leur puissance se retourne contre eux : ils auront laissé de quoi équiper une armée moderne en Afghanistan. Ce qui fera de ce pays une forteresse, peut-être invincible. Il ne fallait pas rester indéfiniment là-bas, et il fallait en repartir en prenant son temps. Soucieux d’inverser le cours de l’histoire, Joe Biden est allé beaucoup trop vite et risque, dans un contexte de divisions, d’en payer le prix politique.

RICHARD LISCIA

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2 Responses to Macron, Biden : paroles…

  1. FRANCOIS CHATENOUD dit :

    « Ils n’ont pas gagné une seule guerre depuis 1945 » Incroyable, mais vrai! En fait, ils ont gagné de nombreuses guerres sur le terrain militaire mais ont perdu toutes les paix qui auraient dû leur succéder. Probablement par la faute d’une diplomatie peu nuancée et un sentiment de supériorité messianique qui est souvent l’apanage des civilisations, un temps dominantes. Une fois de plus l’Europe (sans espérer le moins du monde avoir réellement un quelconque poids dans cette région et dans cette culture) devrait pouvoir faire preuve de pragmatisme en défendant nos valeurs de démocratie et de liberté, applicables à ceux qui s’en réclament.

  2. Laurent Liscia dit :

    Je suis de près les retombées politiques pour Biden et jusqu’ici j’aurais tendance à dire que les Américains se fichent éperdument du sort des Afghans. Les républicains, après avoir accusé Biden de monstrueuse lâcheté, sont maintenant cois. C’est donc que la base n’a pas réagi. Il y a une colàre de gauche aussi, mais le NY Times par exemple semble changer d’avis toutes les trois minutes. Bref, à suivre. En attendant les Afghan(e)s souffrent. Et sont deja executés, dont certaines femmes, chez elles et sommairement. Cela fait penser aux EinsatzGruppen SS.

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