Talibans : le grand pardon

La « com » des talibans
(Photo AFP)

À Kaboul, les talibans ont tenu une conférence de presse. « La guerre est finie, tout est pardonné ». Si c’est vrai, on se demande bien pourquoi il leur a fallu d’abord renverser le régime. N’auraient-ils pas mieux fait de participer à des élections générales? 

ILS ONT donc changé de communication, mais pas de convictions : en réalité, leur magnanimité traduit plutôt l’embarras que leur procure leur victoire militaire. Ils n’ont pas la moindre idée de la manière de gouverner et ils s’efforcent de remettre les Afghans terrorisés au travail. Sans administration compétente, pas de gestion de l’État failli. La déroute de l’armée afghane et des forces américaines sème le chaos, leur perplexité n’en est pas moins grande. Mais pendant toutes les années où ils ont exercé leur féroce magistère, ils ne se sont guère inquiétés d’acquérir les instruments du management, ce sont des guerriers cruels qui ont pris la funeste habitude de décapiter leurs adversaires sans autre forme de procès. Et ils ont bien peu de chances de rétablir l’ordre s’ils s’attaquent à la classe moyenne sans lui apporter un peu de sérénité.

La culture de l’indolence.

Tout cela explique la gravité de la situation. Les Afghans les connaissent bien, les haïssent, en ont peur. Ils sont dépossédés de leurs droits par une faction extrémiste et cruelle pour qui la vie n’a pas la moindre valeur. Le peuple afghan a été trahi d’abord par ses dirigeants, corrompus jusqu’à la moelle, qui ont fait croire au monde qu’ils constituaient des bataillons entraînés à combattre alors qu’ils se mettaient les subventions dans la poche ; il a été trahi par l’Occident, qui n’est pas allé vérifier la création d’une armée nationale capable de tenir tête aux talibans ; il a été trahi par la culture de l’indolence et de l’enrichissement immédiat. Pendant deux décennies de présence des armées américaines et de l’OTAN en Afghanistan, qui a soulevé le problème, qui a lancé l’alerte, qui a dit ce qu’il fallait faire, qui a dénoncé le pouvoir de Kaboul ? Qui a décrit le rôle exact joué par le Pakistan, ou celui de la Chine qui, aujourd’hui ouvre les bras aux talibans, ou encore de la Russie, soudainement imprégnée d’une telle candeur qu’elle juge encourageants les propos tenus par les insurgés ?

Honte française.

On en veut à Joe Biden qui défend non sans entêtement les intérêts américains, avec, il faut le rappeler, l’assentiment de ses électeurs, las de la plus longue guerre conduite par leur pays. Et on en veut aussi à Emmanuel Macron qui s’est engagé à accueillir tous les Afghans qui ont soutenu la France, mais s’est refusé à laisser venir sur notre sol ceux d’entre eux qui, saisis de panique, voudraient débarquer massivement en Europe. Que, de la droite à la gauche, tous se soient écriés en hurlant le mot « honte ! » donne une idée de la récupération politique en cours. Ce n’est pas le président actuel qui a rapatrié les troupes françaises, c’est son prédécesseur.  Ni la France ni l’Europe, qui ont déjà reçu de nombreux citoyens afghans, ne peuvent être soumis à une nouvelle vague d’immigration. Dire la vérité n’est une honte que pour ceux qui, comme Éric Piolle, écologiste et maire de Grenoble, déclare tout de go que sa ville est prête à s’afghaniser. Quelle hypocrisie ! Quelle politicaillerie de bas étage ! La vertu verbale contre le cynisme, la générosité contre l’avarice, la grandeur contre la mesquinerie !

Victoire fragile.

Certes, ces images de l’aéroport de Kaboul envahi par des malheureux terrifiés resteront dans les mémoires et certes, la débâcle des Américains ou des Occidentaux est amère. La chancelière Angela Merkel n’a pas parlé de honte, mais d’amertume. Le mot nous semble plus convenable dans la mesure où il ne saurait y avoir de honte dans une défaite qui met un terme à deux décennies d’engagement militaire. Ce n’est sûrement pas le moment de faire sonner une note d’optimisme, mais je suis convaincu que l’Afghanistan ne sera plus comme avant. Les Afghans sont sidérés par la perte d’un statut conféré par la protection américaine dont ils bénéficiaient. Ils n’accepteront pas de retomber dans l’obscurantisme. Ils ont été sensibilisés à une forme différente de culture. Ils auront appris qu’ils doivent se méfier de l’exaltation djihadiste, mais aussi d’un pouvoir prétendument démocratique qui n’a pas cru bon de se battre. Les scènes de l’aéroport de Kaboul ne résultent pas d’un échec des services de renseignement américains mais de la nullité des anciens détenteurs du pouvoir, à commencer par leur président, qui s’est enfui si vite et si loin qu’on ne sait pas où il se trouve. Victoire immense des talibans, mais victoire fragile.

RICHARD LISCIA

 

 

 

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One Response to Talibans : le grand pardon

  1. mathieu dit :

    Les talibans peuvent aussi se retrouver confits dans une bonne vieille république islamique, corrompue jusqu’à la moelle et achetée, économiquement et moralement, par les grands démocrates planétaires que sont les présidents à vie russe, turc et chinois, pour ne citer que les plus nobles représentants du cynisme politique mondial!

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