Joséphine contre Zemmour

Macron et Joséphine
(Photo AFP)

Le jour où Éric Zemmour a annoncé publiquement sa candidature à la présidence de la République était aussi celui où Joséphine Baker entrait au Panthéon.

LA COÏNCIDENCE était imprévisible. La date du transfert de Joséphine Baker avait été décidée longtemps avant que la candidature de M. Zemmour fût envisageable. Le hasard a voulu qu’elle s’est enrichie d’une signification politique inattendue : à l’agressivité d’une candidature d’extrême droite a répondu un discours d’Emmanuel Macron fondé sur l’universalisme bakérien. Ce n’est pas tant le symbole représenté par la danseuse franco-américaine qui a compté que la contradiction entre l’existence même d’une extrême droite passéiste et raciste et la dynamique que l’artiste, résistante et nationaliste, française et américaine, engagée mais tournée vers l’art et la compassion. Une immense défenseure de la liberté.

Zemmour devra forcer son caractère.

La candidature n’a pas incité le personnage à se départir de sa mauvaise humeur, qu’il a d’ailleurs exprimée sur le plateau de TF1 en disant que les questions posées par Gilles Bouleau ne portaient pas sur son programme mais seulement sur un doigt d’honneur fort peu présidentiel et qualifié par l’impétrant de geste inélégant. Il devra forcer son caractère et introduire, dans ses entretiens avec la presse, les sujets qui lui tiennent à cœur. Hé oui, la presse française est libre et un personnage, fût-il un candidat, ne saurait lui dicter les questions.

Joséphine est actuelle, Éric appartient au passé.

De sorte que les gens intéressés par la politique et capables de faire un brin d’analyse auront sûrement remarqué combien Joséphine Baker est actuelle, combien elle appartient à ce siècle car, même si nous sommes libres, nous devons continuer à nous battre pour protéger cette liberté ; et combien lui, M. Zemmour, ne fait que partager avec nous sa paranoïa, sa peur de l’autre. Sûr que s’il avait dirigé le pays après le décès de la chanteuse, il n’aurait guère songé à lui témoigner la gratitude de la patrie reconnaissante. L’extrême droite a de beaux jours devant elle, mais elle est précisément minée par son programme, qui n’est adapté ni à l’époque économique, ni au progrès des minorités. Le passé fait donc un meilleur travail que le présent : c’est tout simplement formidable d’être noir et libre en France après avoir subi la ségrégation aux États-Unis.

Zemmour n’est pas heureux.

Ainsi va l’histoire hors du commun de cette petite noire confrontée chez elle au racisme et découvrant qu’en France, elle a les mêmes droits que les nationaux. Et c’est cet atout dont Zemmour veut nous priver. À la résistance, il oppose Pétain, il se réclame de De Gaulle, mais ne lui arrive pas à la cheville et, dans les faits, le combat tous les jours ; s’il fait la gueule à peu près tout le temps, c’est parce qu’il n’est heureux de rien, ni du pays et de son état, ni de se propulser au faîte de la célébrité, ni de l’avenir radieux qui l’attend. Il lui manque la joie simple, le bonheur, l’adhésion spontanée de Joséphine Baker aux principes fondamentaux qui ont guidé son action et la démarche de notre pays depuis 76 ans.

C’est l’enjeu de l’élection présidentielle de 2022 : la démocratie contre l’arriération et l’obscurantisme, présentés cette année et dans quelques camps comme les remèdes à nos maux.  La question ne porte pas sur le choix d’un homme ou d’une femme, mais sur celui qui continuera à défendre sans état d’âme nos principes constitutionnels, ceux dont nous n’avons vraiment pas de quoi rougir. Ils continueront à éclairer notre démarche, ils seront les critères du scrutin, ils seront la lumière à poursuivre dans l’ombre.

RICHARD LISCIA

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5 Responses to Joséphine contre Zemmour

  1. Doriel pebin dit :

    Merci pour cet état des lieux et choix somme toute assez simple. La partie sombre du siècle dernier avec le retour de Vichy ou une poursuite des humanités avec leurs défauts mais toujours une ouverture et le support des lumières. De fait, malgré un ego apparemment important, M. Zemmour ne semble pas s’aimer et compte tenu de ses origines, une introspection lui serait peut être bénéfique. On peut rêver mais la démocratie mérite bien mieux que les affirmations péremptoires de ce monsieur triste. La démocratie doit être positive .

  2. Sphynge dit :

    Mais, ils ne s’excluent pas l’un l’autre ! Ce que Joséphine Baker a trouvé et aimé, c’est la France décrite par Éric Zemmour. Elle ne les trouverait plus aujourd’hui. Et c’est le principal problème de la France de ce début de siècle. Le prochain président de la République, quel qu’il sera, devrait tout faire pour le résoudre en toute priorité, laissant à son gouvernement le soin les questions techniques, plus ou moins bien résolubles, de toutes les époques et de toutes les élections (pouvoir d’achat, retraite, réindustrialisation…). Plus des deux tiers des Français le souhaitent et, si l’on est en démocratie, cela doit impérativement dicter la politique du pays. En éliminant toutes les duperies (référendum de 2005), tous les faux-semblants (éducation nationale, politique migratoire, etc.) qui ont eu cours depuis cinquante ans. Maintenant, que M. Zemmour ne soit pas l’homme politique de la situation, c’est presque évident. Mais un candidat de la droite républicaine, s’il était élu, ne devra pas, cette fois encore, simuler le rôle de président de la république tel que défini par la constitution de la république, mais le tenir effectivement. A défaut, le corps électoral finira par se réduire à quelques amis.

    • pernot françois dit :

      Merci de ce brin de clairvoyance au milieu de ce paquet de politiquement correct qui dégouline des hauteurs où s’imaginent être placées ceux qui les débitent sans se lasser ; réflexion qui n’enlève rien à l’estime que l’on est en droit de porter à Joséphine Baker ; car en plus ils pensent avoir le monopole des hauteurs de vue.

  3. Laurent Liscia dit :

    La France d’Éric Zemmour est celle contre laquelle Joséphine Baker s’est insurgée. On aimerait pouvoir en dire autant d’Edith Piaf.

  4. JMB dit :

    La philosophe étasunienne Susan Neiman était récemment interviewée aux Matins de France culture à propos de son dernier ouvrage « Grandir: éloge de l’âge adulte à une époque qui nous infantilise ».
    Actuellement enseignante en Allemagne, elle fut interrogée sur le climat politique comparé Allemagne-France. Elle expliqua que les Allemands ont pris du recul par rapport à leur passé, même si cela a nécessité plusieurs décennies. On peut penser que cette lucidité a été à la source de l’accueil des migrants en 2015. En majorité, ces migrants sont devenus des germanophones, ont eu une formation professionnelle, et souvent eu une intégration professionnelle. Une candidature Zemmour à la chancellerie est improbable. Et à la différence, en France, il n’y a que des héros ou des victimes.
    Telle qu’elle fut présentée sur Arte, la campagne électorale de septembre en Allemagne semble d’un autre niveau que celle qui débute en France. L’AFD y a perdu un million de voix.
    En janvier 2020, le correspondant néerlandais d’une radio-télévision était prié de commenter l’actualité internationale et française. Était dans l’actualité française, l’interpellation, par Julien Odoul d’une parente d’élève voilée. Le journaliste néerlandais estima qu’en France on s’intêressait à un bout de tissu alors qu’il y a des sujets plus importants : chômage, problèmes dans les hôpitaux (déjà avant la Covid), dans l’éducation. Surtout, il n’en était pas étonné, les Français ont eu auparavant comme boucs émissaires les protestants (en 1579, l’Union d’Utrecht proclame que chacun doit demeurer libre dans sa religion, la persécution pour religion est interdite, en France sept auparavant a eu lieu la Saint-Barthélémy), les Juifs (parmi les Juifs séfarades expulsés par les rois ibériques figure Spinoza, il n’y a pas eu d’affaire Dreyfus aux Pays-Bas) ; l’hostilité envers les musulmans est donc dans la continuité.

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