NDDL : projet abandonné

Philippe aujourd’hui
(Photo AFP)

Au terme du conseil des ministres, le gouvernement a décidé d’abandonner le projet de nouvel aéroport à Notre-Dame-des-Landes. Il s’est prononcé en faveur d’une extension de l’aéroport actuel de Nantes-Atlantique. Les réactions des élus et de l’opposition sont extrêmement négatives.

UN PROJET qui donne lieu à un demi-siècle de débats, de consultations et de votes n’existe pas. Le gouvernement d’Edouard Philippe s’est contenté d’entériner une réalité accablante, à savoir qu’une poignée d’individus déterminés peut bloquer une décision populaire répondant à tous les critères de la démocratie. Ce qui n’empêchera pas Emmanuel Macron de payer cher sa décision. Il sera longtemps reproché à « Jupiter », comme l’appellent certains, d’avoir accepté que l’autorité de l’Etat soit bafouée. Certes, il n’a guère été aidé par ses prédécesseurs, qui ont tourné autour du pot, et ont tous été soulagés de quitter le pouvoir  (ou sont morts) sans avoir tranché. Pas moins de sept présidents, en cinquante ans, ont trahi l’autorité de l’Etat avant que le bébé ne fût confié à M. Macron, qui n’avait guère besoin de cet héritage. Dans cette affaire, l’argument écologique n’a jamais été qu’un fallacieux prétexte. L’idée centrale consistait certes à protéger l’environnement, mais l’ardeur des nervis prêts à se battre avec les forces de l’ordre va bien au delà d’une discussion sur la protection des zones humides : il s’agit, avant tout, de démontrer qu’un groupe ultra-minoritaire peut récuser, en France, le vote populaire, la volonté des élus, la croissance et la modernité.

Pas de bonne solution.

A bon escient, le Premier ministre avait déclaré en début de semaine que de toute façon, la solution, quelle qu’elle fût, serait mal accueillie. Si M. Macron avait décidé la construction, il serait aujourd’hui au centre d’un maelström où souffleraient les vents puissants de l’écologisme, assortis d’une démission de Nicolas Hulot et du costume que lui aurait taillé les oppositions de droite ou de gauche, toujours contentes de trouver un os à ronger. Il aurait acquis l’identité ineffaçable d’un président hostile à l’environnement, lui qui est engagé à fond dans l’accord de Paris sur le climat. Il aurait fait rire Donald Trump, à qui il a suggéré : « Make our planet great again ». Mais tous ceux qui sont ulcérés par sa renonciation à l’application du droit pur le diront. Ils diront que la raison de l’annulation du projet est purement politique, comme ont été politiques les dérobades des cinquante années écoulées. L’affaire dure depuis très longtemps, le sort a voulu que Macron fût désigné pour la trancher.

Le renoncement a donc un prix politique et il en a un en espèces sonnantes et trébuchantes, le maître d’oeuvre, Vinci, ayant estimé que l’accord conclu avec l’Etat « est en béton », et comment pourrait-il en être autrement quand il s’agit d’une entreprise du bâtiment ? Il s’agit, pour la collectivité nationale, de rembourser 350 millions d’euros à Vinci. Le gouvernement envisage de confier l’extension de Nantes-Atlantique à la même entreprise de manière à ce que les nouveaux travaux absorbent la somme indiquée dans le contrat.

Macron indifférent.

Pour la première fois, depuis que M. Macron est à l’Elysée, surgit un problème inquiétant pour l’avenir. Les erreurs ou contradictions dans la gestion du pays depuis six mois n’ont pas empêché le président et son Premier ministre de retrouver dès novembre dernier une cote de confiance acceptable. L’opposition, il est vrai, n’avait rien à dire sur la politique étrangère du gouvernement et se contentait de monter contre les mesures adoptées des campagnes qui n’entraînaient guère les foules. L’accusation de perte d’autorité de l’Etat est cependant plus infamante que toutes les précédentes, d’autant qu’elle contient une part de vérité. Notre-Dame-des-Landes a été sacrifié parce que ce n’était pas l’affaire de Macron mais un héritage encombrant. Il l’a liquidé, payé, en connaît les conséquences négatives sur le plan politique. Mais il ne voulait pas créer un abcès de fixation autour d’une crise montée de toutes pièces par la déraison de ses concitoyens.

RICHARD LISCIA

 

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Juppé prend le large

Alain Juppé
(Photo AFP)

La décision d’Alain Juppé de « suspendre » ses cotisations aux Républicains (il ne les a payées ni l’an dernier ni cette année) est un coup de semonce pour la droite en général et pour Laurent Wauquiez, président de LR, en particulier. 

M. JUPPÉ n’envisage pas de quitter définitivement LR mais il souhaite retrouver sa liberté d’expression. Sa décision suit de près celle de Dominique Bussereau, président des départements de France, et elle traduit une lassitude des centristes à l’égard des politiques préconisées par M. Wauquiez, qui pense que son parti ne redeviendra majoritaire que s’il adopte un programme plus à droite, susceptible de séduire une partie de l’électorat du Front national. M. Juppé lui fait remarquer que, sans l’adhésion du centre aux idées de LR, il est impossible de trouver une majorité. Les deux thèses sont vieilles comme la droite, mais leur affrontement produit des effets pernicieux pour l’avenir de M. Wauquiez, qui sait maintenant qu’il ne peut pas compter sur bon nombre de ténors du parti, non seulement M. Juppé, mais Xavier Bertrand, Valérie Pécresse et beaucoup d’autres.

Qui avalera l’autre.

Au sein de LR, la primaire de l’an dernier a montré qu’Alain Juppé n’était pas le plus aimé des candidats, mais l’élection elle-même a démontré que François Fillon, désigné pour représenter le parti, était incapable de rassembler au delà du noyau des militants, eux-mêmes très marqués à droite. D’une certaine façon, on peut dire que M. Juppé est marginalisé. Mais, au fond, ce qui lui importe aujourd’hui, ce n’est pas un rebondissement tardif de sa carrière, mais de faire la démonstration que, réunis, la droite et le centre peuvent s’imposer dans un scrutin important. Sa méthode est fondée sur son incompatibilité avec le Front national dont M. Wauquiez croit pouvoir attirer les électeurs dans ses rets, mais qui reste une force politique apparemment indomptable, si l’on en croit l’élection présidentielle de 2017, qui a accordé dix millions six cent milles voix à Marine Le Pen, soit 33 % de l’électorat. Devant un tel score, n’importe que observateur objectif peut se demander lequel des deux animaux avalera l’autre. M. Wauquiez risque donc de faire une expérience qui l’amène au bord du gouffre. De la même manière, la multiplication des défections, acquises et à venir, chez LR, montre un affaiblissement sensible des effectifs. Au bout d’une certaine dégradation, LR ne sera plus en mesure de tenir tête ni à l’extrême droite ni à la gauche.

La perspective des élections européennes.

Nous sommes dans une phase qui se joue au ralenti. Cette année, il n’ y a pas de rendez-vous électoral, mais ce qui compte, c’est les élections européennes de 2019. Les Européens convaincus voteront  non pas pour pour placer des partis, mais pour défendre l’Union contre toutes les menaces qui pèsent sur elle. LR ne cesse de répéter qu’il n’est pas anti-européen. Cependant,  M. Wauquiez n’a pas donné de gage dans ce sens et il est même obligé, par la stratégie qu’il suit et qui n’est pas un modèle d’inventivité, d’insister sans cesse sur son fervent nationalisme. M. Juppé entend lui donner la monnaie de sa pièce et participer à un grand rassemblement qui réunirait la République en marche, le MoDem, l’UDI et les dissidents de la droite pour gagner les élections, principalement contre le Front. Celui-ci, en effet, et en dépit de la dépression de Mme Le Pen, reste un parti puissant qui ne sera terrassé que par une force encore plus nombreuse. Dans l’attitude du maire de Bordeaux, il y a déjà une approbation apportée à la politique de Macron, à l’action de son Premier ministre, ancien militant LR, proche de Juppé, et l’espoir d’une grande coalition capable d’écarter durablement les extrêmes.

RICHARD LISCIA

 

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Le PS a la fièvre

Julien Dray
(Photo AFP)

Le parti socialiste est à la recherche d’un Premier secrétaire et cette quête est l’occasion, pour les candidats déjà nombreux, de choisir la polémique pour mieux se mettre en valeur.

LA PREMIÈRE question porte sur l’intérêt de diriger le PS, après sa déroute électorale. Il faut beaucoup de courage et de volonté pour croire qu’on parviendra à le réformer en en prenant la tête. Alleluia, il y a des candidats : Julien Dray s’est déclaré hier, mais avant lui, Olivier Faure, chef de la Nouvelle Gauche, avait indiqué son intention de se présenter, Delphine Batho, ancienne ministre limogée par François Hollande après quelques semaines au ministère de l’Environnement, veut changer « la petite mafia » que serait devenu le parti. Stéphane Le Foll, ancien ministre de l’Agriculture et ancien porte-parole du gouvernement, estime avoir les qualités pour être élu ; Luc Carvounas, ancien vallsiste qui s’est éloigné de l’ancien Premier ministre et Emmanuel Maurel, qui a participé à la campagne de Benoît Hamon, sont également sur les rangs. À part M. Le Foll, ces candidats sont fortement connotés à gauche alors que le PS a surtout besoin d’un manager capable de gérer les conflits de tendance qui ont conduit le parti à la débâcle électorale.

Un débat déjà dévoyé sur l’immigration.

Sollicités par les médias, les candidats à la fonction la moins attractive de France se sont efforcés d’apparaître comme les animateurs d’un contre-pouvoir et ont donc réservé leurs flèches les plus acérées à la politique d’immigration du gouvernement. Sans doute auraient-ils eu moins de succès s’ils avaient pris pour cible sa politique économique. Mais au moins auraient-ils pu le faire avec un minimum de prudence. En cause, la circulaire publiée il y a quelques jours par le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, et qui autorise des fonctionnaires à se rendre dans les camps de rétention pour en faire le recensement. M. Dray y a vu un prélude à des « rafles ». Quand on sait à quoi ont correspondu les rafles des milices qui allaient chercher les juifs dans la rue sous l’occupation, l’expression est glaçante. Mais elle est inutilement  excessive. On se demande en outre quel succès aurait un PS revenu au pouvoir et qui ouvrirait ses bras à tous les immigrés de la terre, ce qu’il n’a jamais fait.

Le sujet de l’immigration mérite beaucoup mieux que ce genre d’analyse opportuniste et le porte-parole du gouvernement, Christophe Castaner, ne s’est pas privé de le faire savoir. Annoncer une politique d’immigration généreuse, c’est se mettre dans la situation d’Angela Merkel, qui a laissé entrer près d’un million de migrants et a été mise en difficulté lors des élections législatives de septembre dernier, même si elle a pris ensuite des mesures pour fixer en Turquie les clandestins venus du Proche-Orient. Mme Batho est donc la seule à faire campagne sur le thème du redressement éthique du PS, position qui n’est pas très éloignée d’un projet d’épuration. Il y aura bien un moment où les socialistes devront se compter et ils s’apercevront alors qu’ils ne sont plus très nombreux. Au lieu de tenter de calmer le jeu, de trouver des zones de conciliation entre leurs divers courants, de chercher un peu d’unité, les voilà qui durcissent le débat politique, alors que ceux qui ont déjà quitté le PS lui adressent la même critique générale, inspirée par leur parcours de gauche, même si ce créneau est largement occupé par la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon.

D’abord, être élu.

Benoît Hamon, qui a quitté le PS après avoir remporté un peu plus de six pour cent des suffrages au premier tour de l’élection présidentielle (et ne semble nullement découragé par cet échec), fait lui aussi de la surenchère. Il estime que la politique d’immigration du gouvernement « viole les principes sacrés de la République ». Ce qui est surprenant, ce n’est pas que l’on dise n’importe quoi sur n’importe quel sujet. C’est que l’on nourrisse des projets qui n’ont aucune chance d’aboutir. Aujourd’hui, si vous êtes candidats à quelque poste électif en France et en Europe et que vous annoncez votre volonté d’engager un programme d’immigration généreux et sans limite, vous serez battu. Avant de mettre ses idées en pratique, il faut être élu. Vous aurez beau dénoncer l’adversaire en le décrivant comme un monstre, les citoyens ne voteront pas pour le moins raisonnable.

RICHARD LISCIA

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Le retour de l’Allemagne

Merkel et Schulz (SPD)
(Photo AFP)

Angela Merkel a enfin trouvé les modalités d’un accord avec le SPD (sociaux-démocrates) qui doit, au préalable, soumettre le texte à ses militants. Au terme d’une négociation qui a duré près de quatre mois, l’Allemagne devrait donc avoir enfin un nouveau gouvernement de coalition.

CE NE SERA PAS pour autant l’occasion d’une joyeuse célébration. Les élections législatives de septembre, outre qu’elles ont favorisé la puissante émergence de l’extrême droite, ont renvoyé l’Allemagne au statu quo, c’est-à-dire à une coalition entre conservateurs et sociaux-démocrates, alors que ceux-ci avaient juré, après avoir pris une trempée électorale, qu’ils passeraient avec armes et bagages dans l’opposition. Le président allemand, Franz-Walter Steinmeier, a dû intervenir dans le débat et sommer les partis de trouver une solution, en insistant sur leur devoir civique de gouverner, surtout en ces temps troublés. Il n’est d’ailleurs pas certain que la base du SPD se montre très enthousiaste à l’idée de reprendre du service. Elle est victime du syndrome des coalitions, qui affaiblissent le parti censé oeuvrer dans l’opposition mais qui s’est rallié au pouvoir pour ne pas chômer. L’expérience, hélas pour elle, a démontré que sa participation à la politique conduite par Mme Merkel lui a coûté un nombre élevé de suffrages.

Le choc migratoire.

Ce n’est pas d’ailleurs que les électeurs allemands, aient souhaité un programme plus enraciné dans les idées de gauche. Ce qui a déstabilisé l’Allemagne, c’est l’immigration. La générosité de la chancelière, qui a ouvert les bras à près d’un millions d’immigrés,  a été sanctionnée en septembre par le score de l’AfD, Alternative für Deutschland, qui a remporté 12,6 des voix et a pu installer quelque 90 députés au Bundestag. L’extrême droite n’a réussi son coup qu’au détriment de la CDU (les conservateurs de Mme Merkel) et du SPD, qui ont obtenu de très mauvais résultats mais dont les voix additionnées leur permettent d’avoir la majorité absolue.

Ce n’est pas une bonne façon d’aborder les complexes problèmes de 2018 et au-delà. Mais l’Allemagne n’est pas un petit pays aux institutions fragiles qu’emporte la moindre tempête. En 2017, elle a confirmé, par des résultats économiques brillantissimes, qu’elle est à sa manière une grande puissance. La croissance allemande a atteint 2,2 % l’année dernière, son excédent budgétaire, colossal, est de 38 milliards d’euros, son excédent commercial dépasse les 200 milliards. Alors que la France affiche des résultats affligeants, avec un déficit budgétaire de 3 % (et peut-être un peu plus), un déficit du commerce extérieur qui n’a jamais été aussi élevé : 60 milliards, mais une croissance améliorée et une reprise de l’emploi.

Les excès de la vertu allemande.

Ce qui se passe en Allemagne nous intéresse à plus d’un titre car Emmanuel Macron veut « refonder » l’Europe et il sait qu’il ne peut le faire sans une coopération étroite avec Berlin, même si Jean-Luc Mélenchon préfèrerait une association avec d’autres membres de l’Union. Mme Merkel ne peut que tirer les conclusions de ce qui lui est arrivé : d’abord, l’humanisme en matière d’immigration est vivement combattu par les électorats européens. C’est une donnée dont il faut impérativement tenir compte si l’on veut rester au pouvoir et qui explique que M. Macron veuille durcir sa politique en la matière ; ensuite, s’il est vrai que le peuple allemand n’engrange que les bienfaits produits par ses vertus, un excédent budgétaire et commercial disproportionné n’est pas un avantage mais un sérieux problème qui doit certes être corrigé par l’amélioration des structures de production chez les concurrents de l’Allemagne,  mais aussi par une politique économique allemande  d’augmentation du pouvoir d’achat et de la dépense de consommation pour rétablir la balance commerciale.

En d’autres termes, M. Macron qui, à ce jour, n’a pas donné complètement satisfaction à Mme Merkel, a maintenant un reproche à lui faire sur le thème des excédents excessifs. Et, à partir d’une double correction en France et en Allemagne, les deux pays pourront envisager des réformes européennes que la chancelière, naguère hostile, peut considérer avec l’oeil neuf  de la dirigeante passée par les tourments électoraux que lui a infligés la percée de l’AfD. Le contexte, en quelque sorte, s’est amélioré. Il permet une meilleure compréhension entre Paris et Berlin. Il reste à savoir comment les membres de la coalition allemande percevront l’influence du président français.

RICHARD LISCIA

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Immigration : levée de boucliers

Gérard Collomb
(Photo AFP)

Le projet de loi sur l’immigration ne sera pas examiné à l’Assemblée avant le mois d’avril mais, déjà, associations humanitaires et opposition s’allient pour que le texte soit amendé ou repoussé.

SOUS l’impulsion du ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, le projet durcit, de façon incontestable, les dispositions en vigueur jusqu’à présent. En gros, il s’agit d’accélérer toutes les procédures pour que les migrants qui n’ont pas le droit d’asile soient promptement refoulés aux frontières ou renvoyés dans leur pays d’origine. L’idée centrale est de pratiquer la distinction entre immigrés clandestins politiques et immigrés économiques. Pour chaque personne susceptible de bénéficier du droit d’asile, il faut du temps et une enquête. Pour les autres, il y aura une réponse immédiate des autorités. On dira aux gens dès le premier contact qu’ils n’ont aucune chance de rester sur le territoire français.

La réinsertion, tâche énorme.

Sur le terrain, les pouvoirs publics n’ont pas attendu la nouvelle loi pour en appliquer l’esprit. Le nombre de personnes refoulées ou reconduites chez elles est passé de 63 000 à 85 000 en 2017. Plus de trois cents réseaux de passeurs ont été démantelés par la police française. Et ce mouvement ne peut que s’amplifier, ce qui a déclenché la colère des ONG. Rien n’a changé depuis des décennies. La France est écartelée entre des préoccupations humanitaires et le réalisme : elle ne peut accueillir que le nombre de migrants auxquels elle peut accorder une réinsertion décente : une tâche énorme. On pouvait compter sur Emmanuel Macron et son sens du pragmatisme pour appliquer la politique la plus adaptée à nos moyens, qui sont limités. Le gouvernement n’est pas satisfait de la manière dont sont décrites ses intentions par tous ceux qui pensent que l’accueil des tous les migrants, quelle que soit leur motivation, est un impératif catégorique. Il rappelle que le projet de loi fait partie des promesses de campagne de M. Macron, tandis que M. Collomb s’efforce, par un discours plus nuancé, de ne pas apparaître comme l’ogre qui va résoudre le problème par la force. Mais un ministre de l’Intérieur, d’où qu’il vienne, défend toujours la stabilité de la société. L’exécutif doit en outre s’assurer l’approbation de sa majorité où des voix se sont élevées pour remettre en cause le contenu du projet de loi.

La distinction entre migrants politiques et économiques est devenue une sorte de cap philosophique censé déterminer toutes les politiques européennes d’immigration. Elle me semble bien artificielle car ce qui compte, ce n’est pas ce qui a déclenché le désespoir des hommes et des femmes qui préfèrent un voyage infernal au statu quo, mais le désespoir lui-même, aussi fort quand une population est privée de tout que lorsqu’elle est gouvernée par un despote. En réalité, il s’agit d’un instrument pour faire le tri et on doit à la vérité de dire que ce moyen permet aux pays d’accueil d’ignorer cette partie des migrants, sans doute la plus nombreuse, qui ne serait pas politiquement menacée. Les chemins qu’il faut emprunter pour élaborer un programme migratoire sont tous empoisonnés et l’éthique autour de laquelle on prétend organiser un système « juste » est viciée par l’hypocrisie.

Le ralentissement du flux migratoire.

Ce qui n’enlève rien à la réalité d’une migration qui, si elle avait libre cours, représenterait un danger pour les démocraties européennes. On a déjà vu les effets du phénomène sur le comportement de certains pays de l’Union européenne qui ont choisi la manière forte et construit des barrages infranchissables, méprisant les immigrés autant que les pays voisins. On aura remarqué que diverses initiatives prises en accord avec la Turquie, puis la Libye, ont tari le flux migratoire. Le problème général de l’immigration s’est amélioré depuis trois  ans grâce à l’accueil de près d’un million de personnes par l’Allemagne, puis à l’accord passé avec la Turquie, qui empêche les migrants de continuer leur voyage vers l’Europe et enfin à une amélioration du contrôle exercé par la Libye, qui, après la répression pure et simple et le trafic d’êtres humains, a accepté de collaborer avec l’Europe pour créer sur son sol des centres de rétention.

Se féliciter de ces progrès, est-ce sain, est-ce immonde ? Les efforts, immenses, pour ralentir le flux ont aussi permis de sauver des vies humaines puisqu’il y a moins de migrants qui prennent des risques insensés en Méditerranée. Personne ne peut se réjouir du sinistre destin de ces voyageurs de la mort. Chaque pays développé doit « prendre sa part de la misère du monde », cette seconde partie de la citation si célèbre de Michel Rocard. Mais l’immigration n’est possible et viable que si elle est contrôlée.

RICHARD LISCIA

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Femmes : la scission

Catherine Deneuve
(Photo AFP)

On aurait dû s’y attendre : le phénomène planétaire  déclenché par l’affaire Weinstein a trouvé rapidement sa parade contestataire, laquelle a été aussitôt prise à partie par les femmes qui militent contre le harcèlement et l’agression sexuelle.

POURQUOI se priver d’un débat quand une affaire donne prise à la plus mouvementée des polémiques ? Le cas Weinstein avait libéré la parole des femmes dans le monde entier, et en France en particulier. Il leur avait permis de dénoncer le harcèlement, privé ou public, l’agression, le viol. Il avait démontré que le comportement sexiste des hommes était infiniment plus répandu qu’on ne le croyait. On espérait donc assister à un progrès, qui a été d’ailleurs célébré en grande pompe, la semaine dernière,  lors de la remise de prix américains à des oeuvres cinématographiques. Cependant, le séisme moral avait acquis une telle ampleur que nous pouvions nous demander s’il n’allait pas se traduire par une sorte de guerre des sexes susceptible de ruiner la relation homme-femme, fondée sur la séduction. Comment, à cette occasion, ne pas penser à la farce d’Aristophane, Lysistrata, où les femmes  refusent leurs faveurs à tous les hommes tant qu’ils n’ont pas déposé les armes et mis fin à la guerre ? La contestation, puis la contre-contestation, produites par la crise du harcèlement sont arrivées à une vitesse que personne n’a prévue.

Retour du puritanisme.

Dans « le Monde » d’hier, une centaine de femmes ont pris le contrepied du consensus anti-harcèlement en signalant le danger qu’il y a à vouloir réglementer les rapports entre les deux sexes. Rédigé par les écrivaines Catherine Millet et Catherine Robbe-Grillet, le manifeste est signé notamment par Catherine Deneuve, soutien de poids. Il s’oppose au retour du puritanisme et à un « féminisme qui prend le visage d’une haine des hommes et de la sexualité ». Remarque de pur bon sens si l’on se souvient qu’il n’y a pas d’humanité sans reproduction. « Nous défendons la liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle, poursuivent ces femmes. Nous sommes aujourd’hui assez averties pour admettre que la pulsion sexuelle est par nature offensive et sauvage , mais nous sommes aussi assez clairvoyantes pour ne pas confondre drague et agression sexuelle ». Une sorte de gros bémol à une tendance qui, stimulée par la colère et l’indignation, risque de mettre en cause l’ordre naturel des relations hommes-femmes.

Rupture.

Cette recherche de la nuance ne pouvait convenir aux militantes anti-harcèlement, qui n’ont pas tardé à réagir par une autre texte signé par Caroline de Haas, les journalistes Lauren Bastide et Giulia Foïs, la psychiatre Muriel Salmona, la présidente des Chiennes de garde, Marie-Noëlle Bas (entre autres). Elles rappellent les « dizaines de milliers de femmes victimes de harcèlement ». Elles dénoncent  l’attitude des femmes qui « utilisent leur visibilité médiatique pour banaliser les violences sexuelles et méprisent les millions de femmes qui subissent ou ont subi ces violences » . La discussion a à peine commencé que son premier effet est la rupture entre deux groupes de femmes, alors que le second souhaitait seulement apporter une mise en garde contre toute forme de militantisme excessif qui, sous prétexte de modernité, risque de compliquer les rapports sentimentaux et sexuels.

Ce devrait être au tour des hommes de prendre la parole pour dire combien leur amour du beau sexe ne doit jamais les conduire à l’agression. Dans cette affaire, on n’a pas l’impression qu’ils aient leur mot à dire, sinon pour être collectivement décrits comme des animaux soumis à leurs pulsions ancestrales. Je ne vois pas de meilleur exemple à fournir aux femmes que l’évocation des « Liaisons dangereuses », ce chef d’oeuvre qui décrit minutieusement l’extrême perversité de l’entreprise de séduction tout en démontrant, non sans fatalisme, que, au terme de cette entreprise, la plus prude et la plus vertueuse des jeunes femmes finira, si l’on en croit Pierre Choderlos de Laclos, par céder au désir masculin. Nous avons passé ce stade depuis que des groupes de jeunes gens désoeuvrés harcèlent les passantes dans la rue. Mais on trouve dans la littérature tout ce qui nous préoccupe de nos jours, de sorte qu’il ne faut jamais s’étonner naïvement de ce qui se passe dans notre société contemporaine, car cela a toujours existé.

RICHARD LISCIA

 

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La vitesse et la vie

Vitesse limitée
(Photo AFP)

La limitation de la vitesse à 80 kilomètres-heure sur les routes départementales est accueillie par la grogne générale : 60 % des Français y sont hostiles. Mais le vrai sujet est ailleurs : il réside dans le sort de l’automobiliste.

LES POUVOIRS PUBLICS, depuis toujours, sont placés, par rapport à l’industrie automobile, dans une contradiction flagrante : ils l’encouragent, parce que son expansion est signe de prospérité mais ils en font aussi la source première des recettes fiscales, sans hésiter à traiter le conducteur comme un criminel potentiel. L’usage de la voiture est aussi mal vu qu’un vice comme l’alcoolisme ou le tabagisme. Il est considéré comme nocif, du point de vue de la sécurité et du point de vue de l’environnement. Le civisme consisterait à adopter la voiture électrique, les transports en commun, le vélo ou la marche, toutes options qui ne sont pas universelles pour les trajets longs ou pour les personnes âgées. L’auto est comme le reste, comme l’avion, comme la boisson, comme une foule de plaisirs : elle a perdu son charme et son romantisme. Elle n’est plus considérée comme ce merveilleux instrument de liberté qu’elle a été.

Vieilles méthodes.

Mais tout déclin commence par un apogée. Tous les gouvernements que nous avons eus, y compris celui d’Emmanuel Macron, ont très bien vu qu’ils ne peuvent pas se passer d’une production industrielle aussi importante ni des recettes fiscales qu’elle produit : 65 milliards d’euros par an, qui compensent peut-être une impôt sur le revenu insuffisant, mais qui font de l’automobiliste la « vache à lait » de l’État.  Édouard Philippe n’a pas été gêné de recourir aux vieilles méthodes qui ont déjà rapporté tant d’argent : le tarif du diesel a été augmenté pour rattraper le prix de l’essence (pour des raisons officiellement liées à l’environnement), sauf que le prix de l’essence a augmenté lui aussi. Les péages des autoroutes (privatisées) sont également à la hausse. La voiture, plus que jamais, est un luxe alors qu’elle est censée faire partie de la vie quotidienne dans tous les ménages. L’acharnement à en tirer des taxes a donc créé un déséquilibre de fait, une sorte d’injustice, entre les ruraux qui ne peuvent pas se passer de leur voiture et les urbains qui ont un accès direct aux transports en commun.

Ubuesque.

L’abaissement de la vitesse à 80 kmh ne constitue pas une mesure scandaleuse, même si rien n’en prouve l’avantage au niveau de la sécurité et des vies « économisées ». À faible allure, l’auto est toujours plus sûre. La vraie question concerne une politique automobile qui associe l’hypocrisie publique à la sauvagerie  fiscale. Nos gouvernements ont compris que, jusqu’à présent, leurs administrés n’entendent pas se priver de leur voiture. À partir de là, tous les prétextes sont bons pour assommer l’automobiliste d’impôts et de contraventions. Il ne faut pas polluer, donc il faut payer. Il ne faut pas aller vite, donc il faut payer de nouveau. Le jour où ils auront fini par décourager une bonne partie de la population, ils seront désolés des pertes d’emplois dans l’industrie et de la baisse des rentrées fiscales. Le salut réside dans un plan qui cesserait de faire du conducteur le bouc émissaire de toutes les frustrations de l’État, dans une fiscalité raisonnable, et surtout dans l’unification des mesures : il est par exemple curieux que la mairie de Paris applique une politique qui accorde la priorité à la lutte contre la pollution, mais qui est totalement indifférente aux conséquences économiques de ses interdits. D’un côté, l’État vous encourage à acheter une voiture, pour les emplois et pour les taxes ; de l’autre, les autorités municipales vous reprochent de l’avoir achetée et de vous en servir. C’est ubuesque.

RICHARD LISCIA

 

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Des djihadistes encombrants

Macron et Collomb à l’hyper casher
(Photo AFP)

Le débat autour des djihadistes français détenus en Syrie ou en Irak ou libres, mais désireux de rentrer en France, quitte à passer en jugement, ne cesse de s’amplifier. Pas seulement parce que leurs avocats insistent sur leurs droits mais parce que, dans l’esprit d’une partie de l’opinion, traîne l’idée qu’ils seraient des justiciables comme les autres.

LA NATURE même de cette discussion, entretenue par des juristes très attachés au traitement par les règles de droit pénal des crimes les plus abominables, révèle une sorte de pusillanimité publique face au terrorisme. On pouvait espérer que l’affaire était entendue, qu’il n’existe pas de pardon possible pour les auteurs d’attentats, que les djihadistes avaient choisi leur destin en toute responsabilité et qu’ils avaient quitté leur pays avec la certitude de vaincre ou de mourir. Dès lors qu’ils ont perdu la bataille mais sauvé leur vie, voilà qu’ils se transforment en cas juridiques compliqués et que nous aurions, collectivement, le devoir de les rapatrier à nos frais, de les détenir et de les faire juger en toute sérénité. C’est le paradis sur terre auquel ils se convient eux-mêmes après avoir cru qu’ils iraient dans celui où 70 vierges attendent chacun des combattants.

Le plan B du djihadisme.

Bientôt, leurs avocats nous les présenteront comme des cas « humanitaires » que nous ne pourrions négliger qu’aux dépens du droit français et des libertés dont bénéficie tout citoyen. Qu’on me permette de rappeler que le djihadisme est l’opposé absolu de la citoyenneté française. Qu’ils aient ou non déchiré leurs papiers d’identité, ils ont pris les armes contre divers pays mais ils sont entrés dans la guerre en abjurant la société d’où ils viennent et contre laquelle ils se sont battus avec acharnement. Dimanche, on commémorait le troisième anniversaire des attentats contre « Charlie-Hebdo » et l’hyper-casher. On ne peut laisser libre cours à la compassion pour les victimes que si l’on n’est pas décidé à se dresser par tous les moyens dont on dispose pour vaincre leurs bourreaux. Tout se passe comme si, au contraire, le djihadisme avait un plan B. Si je gagne, j’aurai détruit l’ennemi, si je perds, je rentre à la maison.

Eh bien, non. Un procès et une détention seraient, dans leur cas, une bien modeste punition. On célèbre les anniversaires les plus sinistres, mais on semble oublier de quoi ils nous parlent. Il s’agit de crimes massifs, commis de sang-froid contre des civils innocents, avec une lâcheté insigne. Il s’agit de morts par dizaines, de sang, de vies brisées, de corps paralysés, de séquelles interminables. Il s’agit non pas de combattants exposés aux risques de la guerre, mais d’assassins voués à tuer le plus de civils possible. Je veux bien que le profil de chacune de ces personnes soit différent ou unique ; je veux bien que leurs enfants, innocents, soient rapatriés ; je veux bien que certaines des femmes djihadistes se sont contentées d’être des épouses ou des mères. Mais il faut quand même respecter le choix de ces gens, qui n’ignoraient pas qu’ils brûlaient les ponts avec la France quand ils ont décidé de la trahir, d’en renier le droit, le drapeau et les moeurs.

Le cas d’Emilie König.

On monte en épingle la cas  d’Emilie König, pasionaria du niqab, qui a abandonné deux fils pour aller concevoir trois enfants au Proche-Orient, qui s’est fait filmer par des journalistes français, qui a participé à diverses actions de propagande et a fréquenté le mouvement Forsane Alizza. Elle est détenue  par les Kurdes en Syrie et on se demande si elle ne doit pas être rapatriée. Je ne vois pas pourquoi son choix du nihilisme devrait être compensé par notre choix de lui rendre justice. Il suffit de l’abandonner à son sort.

Autrement, on va faire des procès ponctuels sur des cas individuels,  alors que les victimes françaises du djihadisme ont été brisées par un mouvement « romantique » qui fait que les embrigadés portent la culpabilité de l’ensemble des crimes commis au nom de l’islamisme. On va permettre aux djihadistes d’expliquer en long et en large leurs convaincantes motivations. Ils vont nous expliquer pourquoi la société qu’ils appellent de leurs voeux passe nécessairement pas la destruction de la nôtre. Ou bien quoi ? Qu’ils regrettent ? Qu’ils se sont fourvoyés ? Qu’ils méritent la seconde chance qu’ils n’ont jamais accordée à leurs victimes ? Qu’ils ont le « droit » de rester vivants après avoir assassiné, décapité, humilié des innocents dans des scènes sataniques complaisamment filmées pour épouvanter des peuples entiers ? Ils se sont déshumanisés avec un soin, une minutie, une persévérance qui excluent toute idée de repentance. Leur défaite ne les absout pas.

RICHARD LISCIA

 

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Turquie : liaison dangereuse

Macron et Erdogan
(Photo AFP)

Emmanuel Macron reçoit aujourd’hui le président turc, Recep Tayyip Erdogan, qui semble souhaiter une relance de ses relations avec l’Europe. Depuis la tentative de coup d’État à Ankara de juillet 2016, M. Erdogan se livre à une répression impitoyable de son propre peuple. On ne peut donc envisager un rapprochement que si le régime turc met fin à ses violations des droits de l’homme.

M. ERDOGAN, avant de s’envoler vers Paris, a mis l’accent sur le développement des rapports commerciaux entre la France et la Turquie. Celle-ci, assurément, représente un partenaire important pour la France et pour l’Europe, mais il se trouve que son gouvernement n’a aucun respect pour les libertés essentielles : depuis le coup d’État manqué, 140 000 Turcs ont perdu leur emploi sous le prétexte qu’ils représentaient un danger pour le pouvoir et 55 000 personnes ont été arrêtées. Une purge énorme qui affecte la gestion administrative du pays dès lors que des fonctionnaires, des enseignants, des militaires ont été écartés de toute responsabilité ou simplement jetés en prison. M. Erdogan livre en outre une guerilla permanente contre les journalistes, ceux de Turquie, dont quelques dizaines sont détenus, et même des correspondants étrangers. Sans les efforts du gouvernement français, deux journalistes, Loup Bureau et Mathias Depardon, ne seraient toujours pas libérés.

Une dictature qui ne dit pas son nom.

La pression du Quai d’Orsay sur la Turquie a été salutaire, mais il semble que M. Erdogan estime, après ce geste, être devenu le créancier de la France. M. Macron le laisse venir. Il a raison de ne refuser le dialogue à personne, ce qui ne doit pas l’empêcher de rester vigilant. Car le régime turc, décrit par des gens minutieux comme « islamo-conservateur », n’est pas autre chose  qu’une dictature qui ne dit pas son nom. Certes, Recep Erdogan est porté par une forte popularité et par les élections qu’il a gagnées. L’usage qu’il fait de ses victoires est néanmoins inacceptable. Secoué par un soulèvement militaire qui a failli le renverser, il a réagi par les méthodes classiques de la chasse aux sorcières, dans un pays qui mérite beaucoup mieux que son comportement anachronique. Quoique affaiblie ces derniers temps sur le plan économique, la Turquie est un grand pays moderne. M. Erdogan a beaucoup d’ambition : il souhaite acquérir le leadership du monde musulman que se disputent déjà l’Iran d’une part, et l’Arabie saoudite et l’Égypte d’autre part. Dans l’espoir d’y parvenir, il a procédé à un renversement d’alliances et, si la Turquie est encore membre de l’OTAN, elle s’est alliée à l’Iran et à la Russie pour empêcher la chute du régime syrien. Son objectif réel était de repousser les Kurdes de Syrie avec lesquels elle a depuis longtemps des relations conflictuelles.

Le loup dans la bergerie.

Dans ce cheminement diplomatico-militaire, on remarque que M. Erdogan est désormais hostile aux États-Unis auxquels il reproche l’asile accordé à Fetullah Gülen, fondateur d’un mouvement islamique que le président turc combat de toutes ses forces, et qu’il a choisi Vladimir Poutine et Bachar Al-Assad. La dérive du régime turc est surtout alarmante pour un peuple auquel l’histoire semble avoir refusé le système démocratique auquel il a droit. Une histoire jalonnée de coups d’État militaires jusqu’au moment où Erdogan a déjoué le dernier en date, mais pas pour donner aux Turcs les libertés dont ils sont privés. Face à l’homme colérique et arrogant qu’est Erdogan, que l’on pourrait décrire comme un Trump ottoman, M. Macron, toujours convaincu qu’il est capable de séduire le pire des interlocuteurs, s’efforce de le ramener à la raison. Mais la politique d’Erdogan n’est pas improvisée : elle s’appuie sur un système qui, pour mieux renforcer son pouvoir, s’associe à des régimes dont l’objectif est de dominer le Proche-Orient. Entre les ayatollahs, Erdogan, Poutine et Al-Assad, la complicité est celle de personnages sans scrupules, même si on peut pas comparer le président turc au tueur de Damas.

Quant à l’accession de la Turquie à l’Union européenne, elle ne peut qu’être une chimère dans les circonstances actuelles. Angela Merkel a proposé de rompre les négociations, mais Emmanuel Macron veut maintenir le dialogue. La question est de savoir si on peut amadouer le loup quand on le fait entrer dans la bergerie.

RICHARD LISCIA

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« Fake news » : traque improbable

Macron hier à l’Elysée
(Photo AFP)

Emmanuel Macron a adressé ses voeux pour le nouvel an à toute la presse, nationale et étrangère, réunie pour l’occasion à l’Elysée. Le président de la République a prononcé un discours, un de plus, puis s’est mêlé à la foule des journalistes pour lui faire des confidences plus intéressantes.

EN GROS, le chef de l’Etat veut une nouvelle loi pour combattre les fausses nouvelles complaisamment répandues par des officines qui se donnent des airs de médias mais ont un objectif secret : celui de détruire un candidat qui ne convient pas aux Etats, partis ou groupes qu’ils représentent. M. Macron est persuadé que deux organismes russes, RT news et Spoutnik, ont joué ce rôle, à son désavantage, pendant la campagne électorale et n’a pas hésité à le dire sans la moindre prudence protocolaire alors qu’il recevait Vladimir Poutine à Paris. De la même manière, une enquête, qui fait trembler la Maison Blanche se poursuit aux Etats-Unis pour faire la vérité sur les ingérences russes dans la campagne électorale de 2016. Quelques anciens conseillers de Donald Trump ont été inculpés et on sait avec certitude que les hackers ont réussi à livrer des « fake news » à 128 millions de citoyens américains, soit plus de la moitié du corps électoral. L’élection de M. Trump était inattendue et un nouveau livre qui bouscule la présidence affirme que le candidat républicain ne croyait pas à sa propre victoire.

Trump : victoire usurpée ?

L’idée de M. Macron est d’exercer une vigilance accrue pendant les campagnes, pas d’instituer un organisme de surveillance permanent. Il n’empêche que c’est la première fois qu’un gouvernement envisage de contrôler, peu ou prou, une information censée être produite par les seuls professionnels du journalisme. Avant même de s’indigner d’une attaque contre la liberté de la presse, principe sacré depuis un siècle mais qui, parfois, a été remis en question, il est bon d’admettre que la manipulation de l’opinion par des réseaux aussi efficaces que discrets ne date pas d’aujourd’hui, a déjà eu un impact sur diverses consultations, notamment en 2016 aux Etats-Unis, et soulève un très grave soupçon que seule l’enquête du FBI conduite par Robert Mueller pourra écarter. Ces pratiques, courantes dans les pays considérés comme des « démocratures » (pour reprendre un mot fabriqué par Nicolas Baverez) ou comme des dictatures, ont en effet pénétré les démocraties et ont donc altéré des scrutins. On n’est pas loin de croire que Donald Trump, qui a emporté la présidence en novembre 2016 grâce aux voix du collège électoral mais bien qu’il eût un déficit de trois millions de suffrages populaires, a pu, d’une certaine manière, usurper sa victoire.

La meilleure et la pire des choses.

Il est donc logique que l’Etat intervienne pour mettre un terme à ce scandale. Des hommes tout-puissants dans leur pays, comme Poutine de Russie ou Erdogan de Turquie, qui sera demain à Paris, ont un objectif très clair : ils veulent démontrer que tous les moyens, y compris la fraude, sont bons pour confirmer leur pouvoir chez eux ou leur influence à l’étranger. Et ils ont trouvé une arme efficace : les réseaux sociaux, où l’irresponsabilité le dispute à la haine, où les pires mensonges sont accueillis comme la parole biblique, sont devenus le puissant vecteur d’une campagne de désinformation. M. Trump affirme qu’il n’est pour rien dans les manigances des Russes ou des groupes spécialisés dans l’agit-prop mais, comme il ne les a jamais désavoués,  et qu’il semble en être le principal bénéficiaire, il fait l’objet d’une suspicion à propos de laquelle les instances policières et judiciaires devront, tôt ou tard, se prononcer.

Le problème, c’est que, quand on commence à contrôler l’information, on ne sait jamais jusqu’où on ira. On a découvert, mais un peu tard, qu’Internet, est, comme la langue, la meilleure et la pire des choses. La meilleure parce que les animateurs honnêtes des réseaux sociaux assurent une communication abondante et immédiate. La pire, parce que les malhonnêtes se servent du véhicule pour peser sur les choix populaires. Il est tout à fait légitime qu’un gouvernement conscient de la gravité du problème veuille assurer des rendez-vous électoraux transparents. Il est inquiétant de rédiger un texte de loi qui, sous le prétexte de protéger la qualité de l’information, pourrait finir un jour par juguler la presse. Les journalistes sont les premiers à dénoncer les abus, parfois insensés, des réseaux sociaux. Mais ils sont les premiers aussi à rappeler, en toute occasion, que la liberté d’expression constitue la clé de voûte de toutes les démocraties.

RICHARD LISCIA

 

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