Le bras-de-fer

Philippe maintient le cap
(Photo AFP)

Le Premier ministre, Edouard Philippe, a confirmé que la surtaxe sur les carburants prévue par le budget pour le 1er janvier 2019 ne serait pas annulée. Le gouvernement est donc décidé à ne faire aucune concession immédiate et quantifiable aux gilets jaunes, qui, de leur côté, ne désarment pas.

LE STOÏCISME, ou l’entêtement suicidaire, comme on voudra, des pouvoirs publics, est surprenant. Le ministre de la Transition écologique, François de Rugy, a reçu hier soir deux porte-parole des gilets jaunes. Conversation qui n’a débouché sur aucune des décisions exigées par les manifestants, par exemple une baisse des taxes. M. Philippe a donc réaffirmé ce matin l’intransigeance de son gouvernement. Le mouvement s’essouffle-t-il ? Les gilets jaunes sont moins nombreux, mais ils occupent encore des ronds-points ici et là, bloquent un ou deux dépôts de carburants et promettent un nouveau samedi d’épouvante à Paris, toujours sur les Champs-Elysées. Le gouvernement a la responsabilité de maintenir l’ordre public. Une nouvelle journée de violence et de casse dans la capitale serait insupportable. En conséquence, les autorités politiques ne peuvent pas éviter une répétition du 24 novembre sans prendre de très lourdes mesures de prévention.

Un mouvement divisé.

De son côté, le mouvement des gilets  jaunes continue de souffrir de la multiplicité de ses revendications, de ses contradictions, et d’une représentativité discutable. Il est également divisé, la liste de porte-parole qui a été publiée ayant été aussitôt dénoncée par nombre de manifestants. Quelques gilets jaunes réclament une dissolution de l’Assemblée nationale, ce qui ne déplaît pas à certains commentateurs, enthousiasmés par une crise qu’ils jugent cent fois justifiée sans trop se préoccuper des conséquences si un gouvernement, soudain plongé dans le désarroi, procédait à des élections anticipées. Celles-ci se traduiraient probablement par un effacement de la République en marche et par l’avènement de l’extrême droite ou de l’extrême gauche, ou des deux. Nous aurions un gouvernement à l’italienne.

Les difficultés de nos concitoyens dont les revenus sont souvent inférieurs au seuil de pauvreté méritent pourtant que le pouvoir leur accorde un intérêt immédiat, qui ne soit pas différé ou atténué par les propos d’Emmanuel Macron sur les maigres résultats de la lutte contre l’effet de serre. On a beaucoup parlé de dialogue de sourds. C’est un cliché qui, cette fois, a le mérite de l’exactitude. D’un côté, un gouvernement engagé dans des projets complexes de long terme, de l’autre, des citoyens malmenés par la mondialisation, par le chômage, par des revenus trop bas et qui se voient écrasés par un foisonnement de mesures budgétaires qu’ils ne comprennent pas.  Il est quelque peu pervers de compenser par des contributions indirectes mais universelles l’impôt sur le revenu (IR) que ne paient pas 52 % des foyers français. Faut-il pour autant que ceux-ci échappent complètement à toute forme d’imposition ? Non, mais tenir compte de leur précarité ne devrait pas être insurmontable.

Deux langages différents.

Le président de la République s’y est engagé dans un discours qui volait au-dessus des têtes de nombre de ses concitoyens. Ils se moquent des déficits et de la dette, ils ne savent pas ce que 57 % du PIB dépensé par l’Etat pour la défense, l’école, la santé et le reste représentent, ils oublient qu’une large partie de la dépense publique est consacrée aux aides sociales, dont ils sont pourtant les bénéficiaires. La colère, naguère, était celle des classes qui paient l’IR, mais aussi les prélèvements obligatoires de toutes sortes redistribués aux démunis. Les gilets jaunes voient seulement qu’ils travaillent sans joindre les deux bouts. Ils exigent, en somme, une hausse de leur pouvoir d’achat. M. Macron dit qu’il entend leurs doléances, qu’il comprend leur exaspération, qu’il est prêt à envisager une taxation moins injuste. Mais aucun président ne peut entrer vraiment dans l’intimité d’un foyer pour en partager les difficultés. Ils lui parlent de leur micro-économie, il ne peut répondre qu’au niveau macro-économique. Le « malentendu », lourd de conséquences néfastes, provient des deux langages différents tenus par le pouvoir et par ses administrés. Ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’une revendication relative au pouvoir d’achat se traduise par des actes qui vont contribuer à l’appauvrissement de leurs auteurs.

Une autre aventure ?

La crise a déclenché une tempête où l’effet d’aubaine ainsi accordé aux partis politiques est renforcé par la colère des gilets jaunes et par le soutien de l’opinion, qui ne semble pas, curieusement, consternée par ce qui s’est passé sur les Champs-Elysées, sur les ronds-points et à la Réunion. La violence populaire est acceptée et presque négligée par les commentateurs. Ce qui est en jeu n’est pas le prix de l’essence. Ce n’est même pas le réchauffement climatique, décrit pourtant comme « la fin du monde » par le chef de l’Etat. C’est la réforme, sa dimension et son rythme, toutes choses contestées par ceux dont la vision ne va pas au-delà des « fins de mois ». M. Macron s’est engagé dans son projet avec la foi du charbonnier. A tort ou à raison, il croit devoir le poursuivre sans trop s’inquiéter des cris de douleur poussés par les Français. Il n’y a rien de surprenant dans le fait que la « transformation » du pays crée des souffrances dont les premières victimes sont aussi les gens les plus vulnérables. Mais l’objectif ne sera pas atteint si le pays est plongé dans un si grand trouble qu’il finira par préférer une autre aventure.

RICHARD LISCIA

 

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Macron tient bon

Macron ce matin
(Photo AFP)

Emmanuel Macron n’a pas cédé aux gilets jaunes : il maintient les taxes sur les carburants tout en envisageant de négocier. De leur côté, les manifestants poursuivent leur action. François de Rugy, ministre de la Transition écologique, a été chargé de recevoir une délégation des gilets jaunes dès cet après-midi.

IL Y AVAIT très peu de chances que le président de la République accède aux revendications diverses exprimées par les gilets jaunes. Il a pris le soin de distinguer entre les protestataires et les casseurs, décrits par son porte-parole, Benjamin Griveaux, comme des éléments de l’ultra-droite. Il devait aujourd’hui présenter sa programmation pluriannuelle de l’énergie. Il a joint la crise actuelle à des annonces prévues depuis longtemps. On ne nourrissait aucun doute sur la ligne que M. Macron allait adopter : tout renoncement de sa part, en dehors des paroles de compréhension et de compassion, et d’une analyse tendant à démontrer que les gilets jaunes sont les victimes des politiques énergétiques incohérentes qui se sont succédé, aurait signé sa déconfiture. Néanmoins, il a envisagé une politique fiscale souple, plus élevée en cas de baisse du prix du baril de pétrole, plus réduite en cas de hausse.

Il a donc replacé son discours dans le cadre des efforts du gouvernement pour lutter contre le réchauffement climatique. Il a annoncé la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim à la fin de 2020,  et l’arrêt de 14 réacteurs d’ici à 2035. Il a abondamment décrit le « mix » énergétique qu’il prévoit pour le pays, avec la décision de fermer à terme toutes les centrales à charbon et de développer l’énergie solaire et éolienne. Le président n’a pas dit s’il ferait construire de nouveaux EPR, la nouvelle filière nucléaire dont un seul exemplaire existe en France, qui ne sera achevé qu’en 2020, si tout va bien.

Un président technocratique.

C’était le discours d’un président « technocratique » qui ne satisfera pas ceux qui veulent seulement que l’essence soit moins chère et exigent une hausse de leur pouvoir d’achat par quelque méthode que ce soit. Bien entendu, on a toutes les raisons de croire que les oppositions de droite et de gauche lui en feront le reproche et encourageront les gilets jaunes à bloquer la circulation. À l’approche de Noël, le coût de cette crise est très élevé puisque les spécialistes du commerce parlent d’une diminution de 30 % de l’activité commerciale, ce qui ne manquera pas d’affaiblir la croissance pour cette année.

De leur côté, les gilets jaunes ont désigné huit porte-parole dont la liste a été contestée par ceux qui ne l’avaient pas votée.  Cependant, comme il est difficile de croire qu’ils vont abandonner leur mouvement, il semblait souhaitable que le gouvernement les reçoive non seulement pour les écouter mais pour faire un geste fiscal dans leur direction. C’est dans ce sens que le président a annoncé la création d’un « Haut Conseil énergétique », dont on ne voit guère l’utilité, mais qui pourrait servir de relais pour des discussions avec les gilets jaunes. En fin de matinée, on apprenait que François de Rugy, ministre de la Transition écologique, allait rencontrer une délégation de gilets jaunes dès cet après-midi, ce qui constitue un signe de détente.

Saut périlleux.

Il est tout de même peu probable que la crise s’éteigne d’un seul coup. M. Macron s’appuie, dans sa démarche, sur les expériences passées. Il a tenu bon pour le code du travail et pour la SNCF et il est sorti victorieux des conflits provoqués par ses réformes. Entretemps, ce qui a changé, c’est sa baisse de popularité. Elle tend à lui prouver qu’il prendrait un risque accru en se livrant à un nouveau saut périlleux. D’une certaine manière, dès lors qu’il a reconnu la validité des revendications des gilets jaunes, il ne devrait pas lui être trop difficile d’accéder à au moins une partie de leurs demandes, en restant dans le cadre strict de la fiscalité, les appels à la démission devant être ignorés par tout exécutif qui se respecte. Ce matin, le chef de l’État a un peu repris la main, mais les critiques et le désordre qu’elles provoquent ne vont pas tarder.

 

RICHARD LISCIA

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Colère et chaos

La conquête des Champs
(Photo AFP)

Les gilets jaunes ont rejeté la proposition du gouvernement d’un rassemblement au Champ-de-Mars et sont parvenus à pénétrer dans les Champs-Élysées. Débordés par des casseurs, ils ont assisté, parfois avec consternation mais toujours avec impuissance, au saccage du quartier. Ils attendent les propos qu’Emmanuel Macron va tenir demain tout en poursuivant leur mouvement.

LES MANIFESTANTS sont salués depuis des semaines par la plupart des « observateurs », comme les représentants d’une France qui souffre et réclame seulement une amélioration de son niveau de vie. Dès lors qu’ils rejettent toute récupération par les syndicats ou les partis politiques et que leurs porte-parole ne semblent pas avoir sur eux une autorité particulière,  leur action est caractérisée par l’irresponsabilité. N’importe quel syndicat aurait su à l’avance que des anarchistes violents s’introduiraient dans leurs manifestations et démoliraient les Champs-Élysées. Leurs rassemblements et les conséquences de ces rassemblements ont déjà porté un coup dur au tourisme en France. Les annulations de réservation dans les hôtels parisiens sont nombreuses. Irresponsables, ils le sont encore quand ils agressent des journalistes, pourtant à leurs côtés pour expliquer leurs doléances, pour autant qu’elles soient compréhensibles. Irresponsables encore quand ils laissent certains des leurs prononcer des propos racistes ou homophobes. Irresponsables quand ils avancent leurs solutions : démission du président, retour de l’ISF (ils ne savent pas pourquoi il a été supprimé partiellement). Irresponsables toujours quand ils affirment que leurs difficultés personnelles ne leur permettent pas de contribuer à la lutte contre la pollution et contre le réchauffement climatique. Inutile d’ajouter que les émeutes à la Réunion font partie de la dégradation de nos infrastructures nationales. La ministre des Outre-mer, Annick Girardin, est allée sur place, on lui souhaite beaucoup de courage.

Le rôle de Marine Le Pen.

Ils ne sont pas les seuls à se complaire dans le désordre. Marine Le Pen les a encouragés à aller aux Champs-Élysées, puis elle a juré qu’elle ne leur avait pas demandé de tout casser, avec une hypocrisie dont elle n’a pas l’exclusivité, mais qu’elle possède en grandes quantités. La voilà qui triomphe aujourd’hui sur une montagne de gravats, de devantures détruites, des chaises cassées et d’abribus rasés. Quand elle aura fini, par ses commentaires sarcastiques, d’affaiblir l’économie française, elle pourra conquérir le pouvoir et apporter ses solutions qui, j’en prends le pari, ne feront pas baisser le prix de l’essence et du fuel. Le président de la République est dans une impasse : il va s’exprimer demain et n’annoncera certainement pas l’annulation de la surtaxe sur les carburants censée s’appliquer au 1er janvier 2019. Il a déjà fait des concessions que personne ne semble avoir entendues : pas de péage sur les autoroutes urbaines et accompagnement social des foyers contraints de rouler en voiture ou d’avoir deux autos. Ce ne sera pas suffisant pour que les gilets jaunes rentrent chez eux.

Démolition par procuration.

L’incohérence, parfois consternante, des revendications, la surenchère du Rassemblement national et celle, moins appuyée de la France insoumise, l’aveuglement des manifestants, qui n’ont toujours pas compris , un peu comme la CGT, que tout conflit doit se terminer par une négociation, font du mouvement une force dont le sombre pronostic risque de s’auto-réaliser. Leur action va les appauvrir eux-mêmes, coûter cher au pays mais ils en rendront responsable le gouvernement. Du coup, l’idée d’une démission de Macron va finir par s’imposer comme une évidence. La plus simple des logiques, pour les si nombreux commentateurs qui sévissent dans les médias, aurait consisté à souligner l’ignorance des manifestants. De montrer qu’ils sont les victimes de la crise de 2008, de l’absence de réformes et de la désindustrialisation. D’insister sur la volonté de Macron de redresser le pays avec l’espoir d’en réduire les inégalités sociales.  Que sa communication soit imparfaite, qu’il n’ait pas su s’adresser à cette partie de la France qui souffre, qu’il ait cru que la patience fût une vertu nationale, rien de tout cela ne peut justifier les exactions qui ont été commises, l’intolérance qui a été exprimée, les humiliations infligées aux automobilistes et aux routiers par ceux qui avaient conquis les ronds-points. On affirme aussi que Macron joue le pourrissement de la crise, que son slogan est « moi ou le chaos ». Je ne vois pas en quoi cette perversité lui serait profitable. Le chaos, on n’en est pas loin ; et ce que ressentent les réformistes du pays, c’est que les alternatives offertes par les partis ayant les plus grandes chances électorales sont les plus dommageables à sa prospérité.

Tous ceux qui veulent que Macron s’en aille au plus vite attendent des gilets jaunes qu’ils fassent le travail  de démolition des institutions que la France insoumise a inscrite dans son programme mais qu’elle n’ose pas accomplir elle-même, car il ne peut être fait que dans le cadre d’une révolte ou d’une révolution. On voit dans le mouvement quelque chose qui ressemblerait à 1968. Mais l’histoire ne se répète pas : ce ne sont pas les mêmes revendications, ce ne sont pas les mêmes catégories sociales, ce ne sont pas les mêmes intentions, et même le chaos d’aujourd’hui n’est pas comparable à celui d’hier. Non seulement l’épisode des gilets jaunes n’est ni anodin ni négligeable, non seulement il affaiblit Macron, qui ne saurait revendiquer la majorité qui lui a été donnée en 2017, mais l’effort spectaculaire du président pour changer durablement le pays est compromis. Le « dégagisme » a des effets bien plus pervers qu’on ne le croit. Il n’a pas donné à la France la chance de se réformer qu’elle méritait.

RICHARD LISCIA

 

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Consensus pour le désordre

Destituer le président ?
(Photo AFP)

Le mouvement des gilets jaunes est hors d’haleine, mais il va rebondir demain avec une grande journée destinée à bloquer Paris. Le gouvernement a commencé à faire des concessions. Personne ne veut les entendre.

QUATRE Français sur cinq, selon un sondage Odoxa, soutiennent à la fois le mouvement et les manifestations de demain à Paris. Le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a interdit un rassemblement sur la place de la Concorde. Il a proposé, comme lieu de rendez-vous, le Champ-de-Mars. Les gilets jaunes ont refusé et entendent arriver à Concorde par tous les moyens. On peut craindre des incidents car les manifestants visent l’Élysée et l’Assemblée nationale. Ce qui n’empêche pas Marine Le Pen d’encourager les gens à se rendre à Concorde. Sur l’ensemble du territoire, on ne notait ce matin que quelques points de blocage ou de barrages filtrants. Le bilan de la semaine est lourd : deux morts, plus de six cents blessés, l’île de la Réunion saccagée. Mardi, Emmanuel Macron, qui doit présenter la programmation pluriannuelle de l’énergie et donc fixer la production d’énergie nucléaire dans notre pays, reviendra sur les gilets jaunes et sur les revendications. Il sera sans doute conduit à préciser les allègements budgétaires censés compenser la hausse des taxes sur les carburants, qu’il ne veut pas annuler.

Hulot s’en prend au pouvoir.

Le soutien populaire au mouvement, alors que le pouvoir a déjà cédé un peu de terrain, complique la situation pour le président de la République. Les déclarations de Nicolas Hulot, qui n’a pas condamné les hausses de taxes mais réclame un accompagnement social plus ample, contribueront elles aussi à un durcissement possible des gilets jaunes : pour le moment, ils n’ont aucune raison de se lasser et encore moins de capituler tant ils sont convaincus de leur bon droit et de la supériorité de leur cause. À l’approche des fêtes de Noël, le désordre qui règne aussi bien dans les esprits que sur les routes commence à entraîner des retards d’approvisionnement et un manque à gagner pour les commerces. La préoccupation économique n’a jamais empêché grèves et manifestations en France et il est trop tôt pour s’inquiéter des conséquences négatives sur l’activité. Il demeure que, dès lors que la discussion avec les gilets jaunes est difficile ou impossible puisqu’ils se situent en dehors de tout corps constitué et que l’opinion ne se retourne pas contre eux, blocages et filtrages, incidents, tensions risquent de se poursuivre.

Un mouvement excessif.

Le gouvernement doit face aussi à une contestation qui vient en partie de la République en marche, dont les élus sont harcelés, parfois menacés, par les manifestants, et du MoDem, François Bayrou ayant déclaré il y a deux jours que les pouvoirs publics devraient soit annuler les surtaxes du 1er janvier prochain soit envisager une taxe qui varie en fonction du prix du baril de pétrole, système qui fut jadis adopté puis abandonné. Les idées ne manquent pas, mais elles sont dépourvues de charisme : même si on trouve le moyen d’alléger la facture pour les foyers, le mouvement vit de sa propre énergie cinétique . Il est bien plus drôle de manifester, de s’exprimer en public, d’avoir son quart d’heure de télé que de rentrer à la maison pour retomber dans la routine. Ce n’est pas la première fois, ni la dernière, que l’auteur de ces lignes se situe dans une une infime minorité, celle qui, de toute façon, n’approuve pas le mouvement. Il est excessif et dangereux, il menace la croissance au moment où nous en avons le plus besoin, il s’en prend clairement aux institutions, conçues pour la stabilité politique alors que les Français, ou une majorité d’entre eux, se croient martyrisés, conformément à une évolution qui a gagné de nombreux pays, des États-Unis à l’Italie, en passant par la Grande-Bretagne et son Brexit cauchemardesque et tant d’autres peuples saisis par une colère dont les causes sont si diverses qu’on en fait des analyses parfois erronées.

À la contestation de ceux qui n’ont jamais compris l’intérêt du scrutin uninominal et majoritaire à deux tours, ce qui leur permet de croire à l’illégitimité présidentielle de M. Macron, s’ajoute maintenant le rêve de sa destitution. Si vous haïssez Emmanuel, vous allez adorer Jean-Luc ou Marine.

RICHARD LISCIA

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Une bataille franco-italienne

La Joconde, elle, est au Louvre
(Photo AFP)

L’année prochaine, le monde entier va célébrer le cinquième centenaire de la mort de Léonard de Vinci et, à cette occasion, la France souhaite exposer la totalité des œuvres du maître. Exaspérés par leurs divergences avec la France au sujet de la politique migratoire européenne, les Italiens ont exprimé leur intention de ne pas lui prêter les toiles de Léonard qu’ils possèdent.

LA sous-secrétaire d’État à la culture, Lucia Borgonzoni, a rappelé il y a quelques jours que Léonard n’est pas français, qu’il est italien et qu’il est seulement mort en France. Les autorités françaises se sont bien gardées de répliquer aux propos de la nouvelle sous-sous-ministre qui, bien qu’elle s’occupe de culture, ignore qu’elle est universelle et que Léonard de Vinci n’appartient à personne puisqu’il appartient à tout le monde. Mais ce serait élever le débat au niveau d’altitude où l’illustre Mme Borgonzoni, parfaitement formée au credo nationaliste, ne saurait le poursuivre. Il est vrai que la France de Macron n’a pas été tendre avec la péninsule où elle refoule tous les jours des migrants qui tentent de passer la frontière, sans même prendre les précautions d’usage en matière de coordination avec la police italienne. Mais porter la riposte sur le terrain de l’art, c’est-à-dire dans le domaine où convergent toutes les admirations, celles des Italiens, des Français et de tous les autres, c’est agir avec une mesquinerie digne de l’isolationnisme. Celui-ci, d’ailleurs, cache mal un sentiment d’infériorité que ni la gauche ni la droite italiennes n’ont jamais éprouvé. Un sénateur d’extrême droite a déclaré : « L’Italie n’est pas une colonie culturelle de la France », comme si Paris avait encore des ambitions territoriales.

Le sacré au secours de la politique.

Il est trop tôt pour dire que notre hommage national à Léonard est déjà compromis. Il y a, dans les positions acerbes adoptées par Mme Borgonzoni, une méchanceté, une rancœur, une agressivité qu’une négociation à tête reposée, peut-être entre personnes plus influentes des deux bords, pourrait apaiser. S’il est vrai que la France donne parfois le sentiment de s’approprier le plus célèbre peintre de tous les temps, sous le prétexte qu’une telle gloire ne peut être que française, Léonard de Vinci est incontestablement italien. Au demeurant, il ne s’agit pas d’acquérir ou d’importer définitivement ses toiles en France, il s’agit d’un prêt limité dans le temps et donc d’un aller-retour. En revanche, on voit poindre dans cette querelle pour le moins choquante un recours au sacré destiné à aggraver un peu plus les tensions temporaires entre Paris et Rome. C’est la nature du nouveau régime italien qui l’exige. Il doit prouver à tout prix qu’il a raison dans tout ce qu’il fait, son aversion pour les immigrés, sa politique budgétaire qui, bientôt, mettra les Italiens sur la paille, et la morgue qu’il tire de son triomphe dans les urnes.

Un génie.

On a le droit de s’en désoler, car, comme dirait l’autre, ce qui rapproche l’Italie de la France est beaucoup plus fort que ce qui les sépare. Il n’est pas difficile d’imaginer la consternation des Italiens et des Français après l’intervention, probablement téléguidée, de la sous-secrétaire d’État. On va se fâcher ? Et Stendhal, alors ? Et la proximité de nos langues dérivées du latin ? Et notre amour pour les pizzas et les fettucine, et le gorgonzola, Mme Borgonzoni ? Et Pirandello ? Il suffit d’observer comment vivent les gens en France et en Italie, comment nos deux cultures communiquent, combien nos deux histoires sont intriquées et, pour le dire tout net, combien d’amour et de complicité échangent nos deux pays pour savoir que le soudain nationalisme culturel de la sous-secrétaire d’État relève d’une incompréhensible absurdité.

Plaquer sur tant d’affinités une analyse politique ou diplomatique, vouloir à tout prix imposer sa loi au moment précis où la France, jamais à court d’un enthousiasme, souhaite rendre un hommage vaste et intense à l’un des plus grands artistes italiens, c’est opposer le repli et la frilosité à ce qu’il y a de mieux dans nos rapports bilatéraux. C’est comme si, en exaltant l’italianité exclusive de Léonard, les autorités de Rome en contestaient l’universalisme. C’est comme si elles voulaient commémorer un peintre local et lointain, alors qu’il fut un génie en avance sur son temps. C’est comme si le gouvernement italien niait à dessein la supériorité de l’art sur toutes les autres disciplines, politique comprise.

RICHARD LISCIA

 

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La violence d’un petit nombre

Port-la-Nouvelle, hier
(Photo AFP)

Le mouvement des gilets jaunes s’essouffle, mais il a gagné en violence. La journée de samedi  prochain à Paris déterminera la suite des événements.

EMMANUEL Macron prône le « dialogue », sans pour autant donner suite à la proposition de Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, de réunir une conférence sociale nationale. Son ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, établit pour sa part un bilan sinistre des manifestations ou émeutes, notamment à la Réunion, où un couvre-feu partiel a été mis en œuvre. La ministre des Outre-mer, Annick Girardin, dénonce des émeutiers qui n’ont rien à voir avec les gilets jaunes et participent aux troubles uniquement pour en découdre avec les forces de sécurité.  On dénombre deux morts, 552 blessés dont 52 appartenant aux forces de l’ordre, 450 manifestants en garde à vue, 30 sites stratégiques dont 15 dépôts de carburants « libérés », ainsi que six accès aux autoroutes. A Virsac, au nord de Bordeaux, un péage a été saccagé et incendié. La police a dispersé les manifestants mais le péage est dans tel état que les véhicules ne peuvent pas l’approcher.

Paris, 24 novembre.

Le nombre de gilets jaunes n’a cessé de diminuer depuis le 17 novembre. Il en reste quelques milliers, des irrédentistes décidés à remplacer par la radicalisation l’insuffisance de leurs effectifs. Le mouvement souffre d’une absence de leadership, de revendications multiples et incohérentes, de propositions fantaisistes. La violence est mise au service de sa persistance. La perspective d’une grande explication à Paris le 24 novembre pourrait galvaniser des troupes hésitantes, mais le gouvernement a fait savoir que tout rassemblement place de la Concorde serait interdit. Les éléments les plus convaincus croient néanmoins débouler dans la capitale par divers moyens clandestins et se réunir non loin de l’Elysée, à la barbe des policiers. Incapables d’exprimer leurs idées au-delà de la force de leur engagement, souvent en opposition avec des gilets jaunes qui les soutenaient, divisés donc sur la marche à suivre, ils ne semblent pas représenter, pour le moment, une menace pour le pouvoir. Seule à ce jour, la fédération FO des Transports a décidé de rejoindre les gilets jaunes et la CGT se contente d’organiser une journée de protestation le 1er décembre prochain.

Colère des maires.

Le désordre n’en est pas moins inquiétant et le mécontentement profond dans la population, y compris celle qui s’abstient de manifester. Le soutien affiché au mouvement, soit 74 % des Français selon un sondage qui a été publié avant le 17 novembre, n’empêche pas une majorité apparente de préférer le travail et la circulation aux blocages des routes. Le gouvernement semble donc en mesure de juguler le phénomène, mais, quoi qu’il arrive, il sortira encore plus affaibli de l’épreuve.  La partie de la population qui souffre cruellement de revenus faibles continuera à réclamer une hausse du pouvoir d’achat, notamment par une baisse des taxes, sinon de l’impôt sur le revenu, car les gilets jaunes sont très précisément ces Français qui ne paient pas l’IR mais sont assujettis aux impôts indirects.

Le pronostic est d’autant plus sombre que le gouvernement se contente de se murer dans son programme sans envisager d’aller vers un compromis. Or il fait face à de multiples frondes, dont celle des maires, réunis en ce moment à Paris. Le président a refusé de se rendre à leur congrès et a préféré inviter à l’Elysée des maires sélectionnés sur le volet, ce qui a déclenché une série de sarcasmes chez ceux qui ne sont pas invités et chez ceux qui le sont. Partout, dans les communes, le différend entre le pouvoir et les maires porte sur les crédits alloués par l’Etat, en baisse constante, ce qui ajoute à l’impécuniosité des foyers celle des mairies, incapables d’améliorer les infrastructures locales et de compenser par une gestion dynamique l’insuffisance des revenus personnels.

RICHARD LISCIA

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Renault : coup de tonnerre

Ghosn avec Macron
(Photo AFP)

Un coup de tonnerre : le PDG de Renault-Nissan-Mitsubishi arrêté à l’aéroport de Tokyo alors qu’il descendait de son avion privé.  Motif : les autorités japonaises l’accusent d’avoir fraudé le fisc et d’avoir utilisé des actifs de Nissan pour des opérations immobilières privées. L’action Renault a perdu près de 12 % entre hier et aujourd’hui et l’avenir de la grande société automobile est en suspens.

C’EST UN COUP dur pour Carlos Ghosn, pour l’alliance Renault-Nissan qui a parfaitement réussi, pour les salariés de Renault. Les accusations lancées par la justice japonaise sont très graves et les moyens de pression sur le P-DG sont violents puisque, au Japon, une garde à vue peut durer 22 jours. D’ores et déjà, avant même que l’on en sache plus sur les tenants et les aboutissants de cette affaire, M. Ghosn, surnommé « l’empereur » par les Japonais eux-mêmes qui, naguère, ne tarissaient pas d’éloges sur lui et sur le redressement de Nissan qu’il a si bien assuré, est considéré comme disqualifié non seulement à Tokyo mais à Paris où le conseil d’administration se réunit ce soir pour désigner un patron intérimaire.

Un certain rapport avec l’argent.

M. Ghosn, il est vrai, inspirait moins de sympathie aux opinions japonaise et française depuis qu’il affichait ses prétentions salariales, qui étaient monumentales. Il percevait d’ailleurs des montants inégalés, faisant valoir que, sans lui, qui avait réuni trois constructeurs automobiles pour en faire le premier du monde (10,6 millions de véhicules produits par an), la prospérité et l’emploi n’auraient pas été assurés. La première analyse qui vient à l’esprit s’appuie sur son goût pour les fortes rémunérations, sur son rapport avec l’argent, sur sa suprématie dans le monde automobile. Interrogé à son sujet, le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, a déclaré ce matin que sa situation fiscale en France ne contient aucune anomalie. Le Japon, en revanche, l’accuse d’avoir déclaré seulement la moitié de ses salaires entre 2011 et 2015 et d’avoir soustrait au fisc pas moins de 38 milliards d’euros. Cinq milliards de yen ! C’est pourquoi, en attendant d’en savoir plus et d’avoir des précisions ou des preuves des faits qu’il aurait commis, on est en droit de se demander s’il ne s’agit pas d’une cabale au sein de l’équipe de Nissan pour se débarrasser de lui. Après les démonstrations de gratitude japonaise, ont succédé un climat moins transparent,  des différences stratégiques entre Japonais et Français, et le désir de Nissan de recouvrer sa liberté.

Irremplaçable ?

Cependant cette thèse est contredite par la nature du Japon, État de droit où on ne manipule pas aussi aisément les déclarations au fisc. Il se peut que les accusateurs aient gonflé les manquements au droit constatés, il se peut que Carlos Ghosn ait cédé au sentiment de toute-puissance et au narcissisme, mais on comprend mal qu’une si grande intelligence ait pris de tels risques. Quels que soient son avenir et sa ligne de défense, le mal est fait. L’État français, disposant de quinze pour cent des parts dans l’alliance, aura son mot à dire et M. Le Maire s’est montré déterminé à protéger les intérêts français. Carlos Ghosn n’était pas un constructeur automobile parmi d’autres. Il a lancé Renault et Nissan dans la grande conquête de la voiture électrique. Il faut, en ces temps difficiles, protéger l’emploi chez Renault. Ce matin, un syndicaliste de Renault soulignait que M. Ghosn pratiquait énormément la délocalisation, de sorte que la part des ouvriers français dans la production totale se réduit comme peau de chagrin. Peut-être le départ du P-DG actuel favoriserait-il une restructuration qui augmenterait en France le nombre d’employés.

Il sera néanmoins difficile de remplacer Carlos Ghosn. Peu de capitaines d’industrie ont ses lettres de créances, peu sont capables de redresser aussi vite et aussi bien une société en perdition. Il y en a un dont le bilan est extrêmement positif, c’est Carlos Tavares, qui a redressé PSA après un investissement chinois d’un milliard d’euros, a développé la société et a acheté Opel en Allemagne. Il a été, chez Renault, le lieutenant de Ghosn, il a fait ses preuves et, s’il a quitté Renault, c’est parce qu’il avait l’ambition de devenir maître à bord. Il connaît parfaitement et a appliqué les techniques de gestion de son ancien mentor. Reste à savoir s’il faut déshabiller Pierre pour habiller Paul.

RICHARD LISCIA

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Une crise durable

Hier à Caen
(Photo AFP)

Le gouvernement ne peut pas se contenter d’« entendre la souffrance » des manifestants et de ne rien changer à ses dispositions fiscales. La tension est telle dans le pays qu’il est forcé de faire une offre allant dans le sens de l’apaisement.

LES GILETS JAUNES ne lui ont pas rendu la tâche facile. Ils tirent leur indéniable succès de la spontanéité du mouvement, de l’absence des syndicats et des partis politiques. Ils continuent à bloquer des points de passage. La jacquerie compte sur la fatigue des forces de l’ordre, le pouvoir sur l’usure d’une méthode qui a réussi mais est gagnée par une violence croissante. Une personne décédée, plus de 400 blessés dont une vingtaine de graves parmi lesquels des policiers, des menaces lancées aux automobilistes, des dégâts importants : le bilan est lourd, principalement parce qu’il n’est pas encadré et parce que les manifestants refusent de communiquer leurs lieux de rassemblement aux autorités.

Des salves de compliments.

Dieu sait que les gilets jaunes ont été encensés par les partis qui, faute de les diriger, leur envoient des salves de compliments, afin de les retrouver dans les urnes, et traités avec respect par le gouvernement qui les entend, les comprend, les aime, voudrait bien alléger leurs « souffrances » et leur colère, mais ne peut pas renoncer à ses réformes, et le prix du carburant en est une. De ce point de vue, les propos d’Edouard Philippe, hier soir sur TF1, étaient curieusement contradictoires. Le Premier ministre ne peut pas reculer et n’importe quel corps constitué le sait, sauf bien sûr une révolte spontanée qui continue de n’avoir ni chef ni organisation.

Mais comment le pouvoir pourrait-il céder quand les gilets jaunes interrogés séparément ou collectivement affirment qu’ils veulent le départ d’Emmanuel Macron ?  L’avantage d’être libre, c’est de pouvoir dire n’importe quoi et c’est, en même temps, l’inconvénient de ne rien obtenir. Un chercheur en sciences politiques constatait hier avec amusement « un joyeux désordre ». Il serait incapable de nous montrer une scène de joie sur les vidéos multiples qui ont été prises. Quand une gilet jaune a été renversée par une conductrice paniquée, les manifestants ont crié : « C’est Macron qui l’a tuée ! » A un maximum de liberté, en l’occurrence, correspond un maximum d’irresponsabilité. Tout faire pour que la violence apparaisse, n’avoir rien prévu pour la contenir, aller aux points de rassemblement pour se venger de l’ordre établi, créer un désordre si possible durable et négatif pour l’économie, voilà de quoi il s’agissait.

Un mouvement anarchiste.

Si Macron s’en allait aujourd’hui, il n’y aurait personne pour donner aux gilets jaunes ce qu’ils réclament et qui va de la suppression des taxes sur les carburants à celle de tous les prélèvements. Allons, c’est bel et bien  un mouvement anarchiste, auquel chaque parti essaie de donner la signification qui lui convient mais qui échappe à tout classement et même toute idéologie. C’est en ce sens qu’il est dangereux. Il y a, à gauche et à droite, diverses façons de gérer l’économie. Les gilets jaunes les rejettent toutes. Ils ne peuvent donc obtenir satisfaction que s’ils plongent le pays dans la paralysie, c’est ce que le Premier ministre n’a pas osé dire, mais qui explique sa fermeté. Et s’ils se montrent violents, c’est parce qu’en réalité ils sont minoritaires. Ils ne veulent être représentés par personne mais ils ne représentent personne : trois, quatre cent mille manifestants, soit un demi pour cent de la population française. Même à un pour cent, on peut être sûr qu’il y a plus de citoyens qui veulent rouler et aller travailler que de gilets jaunes qui veulent bloquer.

Le mouvement n’en est que plus inquiétant. Ne se sentant responsable de rien, il ne comprend pas la notion d’échec. Le gouvernement, de son côté, doit trouver autre chose à dire et surtout à faire pour remettre un peu d’argent dans la poche de la classe dite moyenne mais qui est surtout la classe du ras-le-bol, inspirée depuis des décennies par un système dont les élus n’ont pas réduit les inégalités. Ce qui se passe n’est pas une explication entre Macron et le peuple, mais un conflit entre des citoyens revenus de tout, y compris des partis politiques et d’un pouvoir qui leur semble avoir aggravé les choses. La société française avance allègrement sur la route du populisme et des leaders aux dents longues sauront prendre le train en marche. Non seulement Macron ne doit pas partir, mais il doit rester pour donner un coup d’arrêt à cette dérive. Mais comment ?

RICHARD LISCIA

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La fin de la politique

Une question d’argent
(Photo AFP)

Le mouvement des gilets jaunes va bien au-delà d’une révolte contre le prix de l’essence. Il conteste, pour la première fois, l’ordre de la République. Il rejette les institutions, la majorité et l’opposition tout à la fois et oppose au programme gouvernemental des solutions immédiates, comme l’annulation des surtaxes sur les carburants.

C’EST POURQUOI les partis politiques qui voient une aubaine dans cette sorte de soulèvement populaire (1 500 points de rassemblement prévus) se trompent lourdement. Ils sont accusés, au même titre que le pouvoir actuel, de n’avoir pas compris les souffrances du peuple. Quand on voit avec quel appétit Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et François Hollande, chacun à sa manière, laissent entendre qu’ils se considèrent comme des recours alors qu’ils représentent le « vieux monde » déjà dégagé par les élections de 2017 et que le « nouveau monde » est lui aussi en crise, on se demande si toute l’affaire ne traduit pas un conflit sans précédent entre gouvernants et gouvernés, entre dirigeants formés pour gérer et administrés qu’ils ont exaspérés, entre laborieux désargentés, aux fins de mois difficiles, et intellectuels sans cesse voués à pratiquer l’analyse et la synthèse et qui n’ont pas le temps de partager les soucis populaires. Au fond, les gilets jaunes  ne veulent plus de la politique, se moquent des orientations idéologiques des partis, ne croient pas que le suffrage universel soit indispensable, ne comprennent pas pourquoi le budget devrait tendre à l’équilibre, pourquoi ils devraient faire des sacrifices ; emportés par la bourrasque qu’ils ont eux-mêmes, et spontanément, déclenchée, ils sont convaincus, contre toute raison, qu’ils vivent l’une des plus sombres périodes de la vie du pays.

Alléger les factures.

C’est faux, bien sûr, mais c’est ce qu’ils croient et leur nombre suffit à imposer le respect. Traiter leurs revendications en les jugeant infondées reviendrait à attiser le feu. Emmanuel Macron a tenté de leur montrer la semaine dernière que la France a traversé des moments d’une infinie détresse, alors qu’aujourd’hui, elle est en paix, travaille et s’efforce de panser ses plaies économiques et sociales. Il appelle l’histoire au secours quand ils répondent que le présent devient inacceptable et que c’est sa faute ; il décrit les dangers auxquels leur révolte nous expose tous, mais s’ils ont un avis sur la question, ils ne voient pas pourquoi le nouveau système italien ou le Brexit seraient catastrophiques, pourquoi ils ne seraient pas, au contraire, des exemples à suivre, l’essentiel étant qu’on allège leurs factures. Il y a désormais deux langages, celui du pouvoir et celui de la foule, et ils sont si distincts que le dialogue devient impossible : ce n’est pas que les gilets jaunes soient complètement insensibles à la cohérence des propos de leurs gouvernants, c’est qu’ils cherchent une simple victoire, la baisse des prix des carburants, qu’ils considèreraient comme le premier pas vers une révision générale des recettes et des dépenses nationales.

L’idéologie est dans le budget.

Depuis longtemps, le débat idéologique dans les sociétés industrialisées s’est transformé en conflit budgétaire : la manière de lever les impôts et celle de les dépenser, voilà ce qui compte. De ce point de vue, les gilets jaunes ont parfaitement compris que l’avènement de l’économie de marché et la fin de la lutte des classes ont réglé leur compte à ceux qui, à droite ou à gauche, préconisent une révolution. Dès lors que celle-ci n’est plus dans l’histoire, il en faut une autre qui serait, en quelque sorte, la traduction de ce qu’on lit sur les réseaux sociaux sous la plume d’individus nourrissant à l’égard de l’intelligence une suspicion fatale : jamais le savoir acquis dans les grandes écoles n’a été aussi vilipendé, et pour une raison simple :  si ce savoir ne sert pas de vecteur à l’amélioration de la condition humaine, ici et maintenant, il ne vaut rien. La déception des masses est compréhensible : à quoi bon accumuler des connaissances si celui qui en est pourvu n’est pas capable d’offrir des avantages sociaux ? Leur dire que ce n’est pas comme ça que ça marche ne sert à rien.  La colère s’auto-légitime : je suis contre les privilégiés, mes vœux ne sont pas exaucés, donc j’ai raison. Ce qui est clair, c’est que, désormais, le pouvoir qui fera des ajustements budgétaires pour complaire  à l’électorat sera voué à l’échec. Or on ne voit pas de quelle manière les Royal, Hollande ou Sarkozy ou, de manière plus générale, les successeurs de Macron, pourraient faire autrement que de constituer un budget.

RICHARD LISCIA

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L’aveu de Macron

Macron avec Gilles Bouleau (TF1)
(Photo AFP)

Interrogé hier soir à bord du porte-avions nucléaire Charles de Gaulle, le président de la République a admis qu’il n’avait pas comblé la distance entre l’exécutif et ses administrés.

C’EST SANS DOUTE la phrase la plus importante de son interview, car elle montre la lucidité d’Emmanuel Macron en ce qui concerne son impopularité. Les gouvernements, a-t-il expliqué, n’ont pas « réussi à réconcilier les Français avec leurs dirigeants. Le pouvoir ne leur a pas apporté assez de considération. Cette réconciliation entre la base et le sommet,  je n’ai pas réussi à la faire et c’est pour moi au cœur de ce qui m’attend dans les mois à venir. » Il ne faut pas négliger cet aveu, il peut ouvrir la voie à une communication améliorée, plus utile au pays qu’un renoncement. Car M. Macron reste inflexible sur les hausses de la fiscalité des carburants, de sorte que, en dépit des mesures annoncées hier matin par le Premier ministre pour venir en aide des foyers les plus fragiles, il n’y avait rien, dans les propos du président, qui pût déminer l’opération annoncée des gilets jaunes. On n’en est pas surpris car Macron ne saurait céder à la pression de la rue, d’autant qu’il l’a condamnée en soulignant la récupération politique à laquelle cette mobilisation spontanée a donné lieu. Il voit en effet dans les soutiens apportés par certains partis une manœuvre pour gonfler leur électorat.

Une exaspération incontrôlable.

Rien de tout cela n’est faux, mais le chef de l’État a assuré ses concitoyens qu’il n’était pas question pour lui de s’opposer, par quelque moyen répressif, au déroulement des manifestations. Le problème, c’est que, dans ce vaste mouvement, il y a ceux qui veulent seulement exprimer leur colère, ceux qui veulent en faire une action permanente et bloquer ponts, routes et rocades, ceux qui veulent marcher sur l’Élysée, au risque de déclencher une vive réaction des services de sécurité, et surtout ceux qui sont parvenus à une telle aversion pour les impôts qu’ils en exigent la réduction draconienne et immédiate. Le respect pour les gilets jaunes affiché par Macron n’empêche pas de s’interroger sur les racines du phénomène, sur les dangers auxquels il expose la société, sur ses inspirations diverses qui rappellent les révoltes peu glorieuses de jadis contre le fisc, et sur l’exaspération incontrôlable à laquelle conduirait le moindre incident, alors que le mouvement s’étendra à tout le pays, avec un nombre de participants probablement très élevé.

Le cas italien.

Le président, comme à son habitude, a fait des déclarations cohérentes où tout se tient, surtout les mesures désagréables qui ont pour objectif de changer, en gros, notre façon de vivre. Et il est vrai que nous ne pouvons pas prétendre réduire le niveau de pollution en France si nous n’augmentons pas le prix des énergies fossiles. Politiquement, M. Macron y était en quelque sorte contraint par la démission de Nicolas Hulot, qui a fait naître un doute sur sa volonté d’en finir avec des habitudes de consommation qui empoisonnent la planète. Le président, dans ses propos, s’est situé dans la logique de son programme et de ses promesses électorales. D’aucuns diraient que la France est devenue ingouvernable. Non, elle est seulement tentée, comme tant d’autres pays, et pas des moindres, par ce qu’on appelle le populisme, que je me permettrai d’appeler le simplisme en politique. On peut toujours vouloir, comme en Italie, réduire les impôts et distribuer de l’argent aux pauvres, on n’en est pas moins comptable de ce que l’on fait. Les nouveaux dirigeants italiens, si sûrs de la qualité supérieure de leur programme, ne parviennent même pas à instituer le revenu minimum pour tous, qu’ils avaient annoncé bruyamment, mais dont ils ont été contraints de réduire la voilure. De même, ils sont engagés dans un bras-de-fer avec la commission de Bruxelles. Il n’en sortira rien de bon ni pour l’Italie, ni pour l’Europe. C’est toujours la même histoire : on ne peut pas dépenser plus qu’on ne gagne et si l’on veut favoriser le « peuple », il faut faire des économies ailleurs.

Ce qui s’est passé successivement en Grande-Bretagne puis aux Etats-Unis et depuis plus longtemps en Europe, c’est l’adhésion populaire à des programmes mensongers qui promettent la fin de l’immigration, la fin de l’impôt, la fin des contraintes, mais, bien entendu, le maintien de l’école gratuite, de l’assurance-maladie et des retraites par répartition. Parfois ce sont les mêmes qui réclament la pérennité des services dans les endroits les plus isolés et se déclarent gilets jaunes ou irrédentistes fiscaux. Dans cet énorme volume de grogne, il y a un pourcentage élevé de contradiction absolue entre les objectifs. À la fin de la mêlée, nous aurons la situation que nous aurons délibérément créée. Ou bien  le vent de la révolte retombe, ou bien non, et quoi qu’on en dise, nous serons, au lendemain de cette explication entre le pouvoir et les gilets jaunes, dans une situation plus précaire que celle d’aujourd’hui.

RICHARD LISCIA

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