Montebourg sort de sa tanière

Arnaud Montebourg
(Photo AFP)

Arnaud Montebourg, ancien ministre de François Hollande, a laissé entendre qu’il serait de la partie présidentielle, créant à gauche une émotion discrète chez les autres candidats potentiels, mais affirmant ainsi que les dés ne sont pas jetés.

MONTEBOURG candidat ? C’est son droit. Cependant, depuis qu’il a été évincé de l’exécutif (avec Benoît Hamon qui, du coup, a créé son propre parti), il a fait dans le privé un parcours qui n’a pas mis en valeur ses qualités de dirigeant. L’opinion  éprouvera quelques difficultés à comprendre ses orientations. Il suffit d’admettre que, s’il peut s’opposer à Anne Hidalgo, déjà en campagne, par ses idées clairement plus à gauche, il est en capacité d’attirer la frange extrême des électeurs socialistes incarnée par les frondeurs d’autrefois ainsi que nombre de partisans de Jean-Luc Mélenchon. Sa candidature est donc crédible, pour autant qu’il ne commette pas, pendant ce parcours semé d’embûches, les faux-pas et les écarts de langage dont il est coutumier.

La recherche de l’équilibre.

Toute expérience étant utile, sa traversée du désert, du moins le suppose-t-on, n’aura pas manqué de refroidir ses emportements. Dans une élection, il faut s’adresser au plus grand nombre, il faut éviter d’indisposer un électorat pour en combler un autre, il faut, en quelque sorte, maintenir un équilibre de type centriste, celui-là même qui, naguère, a si bien réussi à Emmanuel Macron, mais auquel il ne peut contribuer qu’en atténuant sa passion pour la Sixième République, horizon qu’il partage avec M. Mélenchon. La campagne de la présidentielle aplanit les arêtes les plus saillantes. La notion même de compromis traduit une trahison toujours possible du programme de départ. Il y a les idées neuves et il y a la prudence des électeurs.

Un homme de son temps.

À l’heure qu’il est, et en toute objectivité, M. Montebourg ne fait pas le poids contre Mme Hidalgo. Mais il a l’énergie du populisme auquel elle est très réticente et si, face à la puissance de sa logorrhée, elle se contente de son discours habituel, de gauche, certes, favorable à l’environnement, certes, mais respectueux de toutes les formes de combat politique, il pourrait tourner des millions de têtes. En d’autres termes, et compte tenu de l’hystérisation de la politique qui profite aux Le Pen, aux Mélenchon, aux Verts fanatisés, il fera bonne figure dans la campagne. Il est à la fois un cheval de retour et un homme de son temps. Il a le bon âge et la prestance. Il possède une expérience et, s’il veut chambouler les règles régissant notre économie, il part d’excellents sentiments. Ce n’est pas qu’Anne Hidalgo ne les partage pas, mais elle n’a peut-être pas l’énergie, la vigueur et la passion qui feraient d’elle une candidate conforme au spectacle que l’électorat attend d’une campagne électorale.

La confusion perdure.

On sait que la gauche est sortie effondrée de l’élection de 2017, ce qui a fait qu’ils sont plusieurs à en ramasser les morceaux, une émulation que l’on jugera sympathique mais qui ne résout en rien les divisions qui séparent candidats avérés et potentiels. Devant un tel désordre, les vocations sont multiples et les candidatures sont accompagnées par l’expression de quelques certitudes et d’une arrogance de mauvais aloi. Jean-Luc Mélenchon, pour LFI, Yannick Jadot pour les Verts, Hidalgo, Montebourg, Hollande, Hamon, Royal et Faure pour le PS se prennent tous pour des candidats légitimes, tous des hommes ou femmes capables de refaire l’unité du parti, alors qu’en réalité, pendant les cinq années de répit que leur aura octroyés Emmanuel Macron, ils auraient dû sagement travailler de concert sur un programme applicable à l’effondrement non seulement du socialisme français, mais de l’économie nationale. Ils n’ont rien fait de tel et on les retrouve tous drapés dans leur personnage shakespearien, chacun différent des autres, avec des programmes spécifiques et taillés sur mesure, davantage déterminés par leurs convictions personnelles que par la faisabilité de leur action en 2022. De ce point de vue, la candidature de Montebourg suffit à décrire la confusion qui règne encore à gauche  et qui semble garantir une dispersion de l’électorat.

La candidature d’Arnaud Montebourg ne dit donc rien de ce que sera le programme de la gauche et de sa réunification. Gauche ou pas, elle est traversée par une infinité de courants et d’ambitions personnelles qui feront le miel des mêmes, je veux dire Macron et Marine Le Pen.

RICHARD LISCIA

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La bourde de Marine

Marine Le Pen
(Photo S. Toubon)

Marine Le Pen, qui ne perd jamais une occasion de dénoncer les erreurs de l’exécutif, a mis deux mois pour reconnaître la victoire de Joe Biden à l’élection présidentielle des États-Unis. 

IL A FALLU, pour qu’elle y consente, que le vice-président actuel, Mike Pence, annonce la certification du résultat issu des urnes, juste après que des émeutiers d’extrême droite eurent saccagé le Capitole. Sans doute lui a-t-il paru nécessaire de se distinguer des chefs d’État ou de gouvernement européens qui, à l’unisson, n’ont pas mis 48 heures à reconnaître que le nouveau président s’appelait Biden. Mme Le Pen, avec un sens politique aigu qui fait tout son charme, voulait être sûre que les recours intentés par Donald Trump seraient déboutés. Ils l’ont tous été, ce qui ouvrait la voie à une attitude du Rassemblement national plus conforme aux faits qu’à son idéologie.

La dernière du cher Donald.

Nous avons tous compris que le point de vue du RN sur les élections américaines ne fait ni chaud ni froid aux Américains et à ceux qui les dirigent. Pour sortir de la nasse où il s’est délibérément laissé enfermer, Trump avait besoin de quelque chose d’un peu plus significatif que le soutien de Marine Le Pen. Et il est probable que Biden lui-même ignore la catastrophe à laquelle il vient d’échapper, à savoir la non-reconnaissance de sa victoire par le RN. Peu importe d’ailleurs que Trump, hier, ait confirmé une nouvelle mesure anti-française qui coûtera chaque année un milliard d’euros de vins non exportés aux États-Unis, de sorte que Marine aura objectivement contribué à l’affaiblissement de l’économie nationale. Nous n’en sommes plus à un milliard près, sauf que les viticulteurs devraient se demander pourquoi ils voteraient en 2022 pour une dame qui s’intéresse si peu à leurs intérêts.

Des fascistes révolutionnaires.

En outre, il serait utile qu’elle se livre à une analyse minutieuse du mouvement que représentent les nostalgiques de la Confédération, les réactionnaires violents, les racistes et antisémites qui peuplent cette organisation si efficace mais si dangereuse pour les institutions américaines et pour la puissance démocratique de l’Amérique. Ce ne sont pas des électeurs marqués par la bonhomie qui voudraient seulement que les grands de ce monde pensent à eux, ce sont des fascistes révolutionnaires qui ne cachent ni leur haine des autres, c’est-à-dire des non-Blancs, ni leur désir d’imposer leur point de vue au reste des États-Unis par la menace et la violence. Ce ne sont pas des gens qui, s’ils avaient l’occasion d’adouber Mme Le Pen, lui rendraient service. Ils ne règnent que par la peur, le nombre et leur aversion évidente pour la Constitution. Des Français, de quelque bord qu’ils soient, doivent-ils respecter ces énergumènes ? C’est  ce que pense notre très chère Marine qui, comme d’habitude est bien plus prompte à dénoncer l’épouvantable président Macron qu’à mettre un peu de cohérence dans son programme.

Une voie sans issue.

Bien entendu, si Trump avait réussi dans ses démarches auprès des États-clés pour inverser le résultat obtenu par Joe Biden, Marine Le Pen aurait triomphé. Il semble qu’il n’y ait eu personne, parmi les beaux gosses qui l’entourent et relaient ses propos avec encore plus de virulence, pour lui dire que la non-reconnaissance immédiate de la victoire du démocrate revenait à s’engager dans une voie sans issue. Il suffisait qu’elle m’appelât au téléphone : je lui aurais dit dès le 5 novembre qu’il n’y avait plus la moindre chance pour le Donald de gagner l’élection. Elle a confondu les certitudes contenues dans le verdict des urnes avec les faits alternatifs, rejoignant ainsi les théories fumeuses et infantiles du président le plus pervers de l’histoire des États-Unis. Elle s’est tout simplement rangée dans le camp des pires réactionnaires américains sans se poser la question de ce qui, de toute façon, allait se produire.

Elle évitera sans doute les conséquences de son très mauvais choix grâce à son faible rayonnement international. Mais, dans un mois ou dans un an, un conseiller du président Biden lui rappellera que le Rassemblement national a beaucoup tardé à reconnaître sa victoire, ce qui conduira le président en exercice à rayer de ses contacts un parti qui, désormais, ressemble comme deux gouttes d’eau à QAnon, ce mouvement d’une extrême violence qui a participé à la démolition du Capitole et causé la mort de cinq personnes. En tout cas, Marine Le Pen nous a rappelé à tous de quel bois ses idées et ses actions sont faites. Elle n’est pas capable de se projeter sur l’avenir  immédiat, de comprendre la force des institutions dans un pays démocratique, de deviner où réside le danger d’un acte plus conçu pour impressionner que pour renforcer la « cause » qu’elle défend.

RICHARD LISCIA

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Vaccin : l’outrance

Jean Rottner
(Photo AFP)

Il est incontestable que la campagne de vaccination contre le Covid a pris un temps de retard dès le départ. Il est inadmissible que, au lieu de contribuer à son accélération, les diverses oppositions politiques tirent à boulets rouges contre le gouvernement, comme si l’objectif n’était pas l’immunisation des Français, mais la chute du pouvoir.

DANS ce nouvel épisode de la guérilla politicienne, le principal est sacrifié et le contingent est exalté. La recension des erreurs de communication, des tâtonnements et des hésitations de l’exécutif suffit à indiquer que, au sujet de la pandémie, il doit se concerter avec la science médicale et prendre, à chaque initiative, des mesures précautionneuses et calculées. Les critiques qui lui sont adressées sont d’ailleurs fondées sur une grave contradiction : si l’État était allé plus vite, il aurait été facile de lui reprocher ses prises de risques ; il a choisi d’aller plus lentement, surtout pour rassurer la population à vacciner, dont une majorité n’est guère enthousiasmée par cette perspective. Si les célébrités qui nous gouvernent ne se sont pas fait vacciner publiquement, c’est parce qu’elles ne voulaient pas ignorer l’ordre chronologique de la campagne qui établit les priorités et fait passer les soignants et les personnes âgées avant les autres. L’idée que ce gouvernement ne peut commettre que des erreurs, qu’il ne peut rien commencer qui ne soit déjà un échec, que l’incompétence et l’ignorance sont au pouvoir, est insignifiante comme tout ce qui est excessif.

« Scandale d’État ».

Elle est aussi anormalement disproportionnée par rapport à la lenteur de la campagne : scandale d’État, déclare Jean Rottner, président LR de la région Grand-Est, si le débarquement de juin 1944 avait été organisé comme cette campagne, il aurait échoué,  affirme Anne Hidalgo qui n’a pas encore terminé l’extermination des rats dans les jardins et les parcs de Paris, allons acheter des vaccins à Cuba, réclame Jean-Luc Mélenchon qui n’a pas compris le problème et qui n’est pas « rassuré » par le vaccin de Pfizer, comme s’il se rangeait déjà parmi les citoyens hostiles à la vaccination, lui-même affligé d’un variant cubain du Covid. N’en jetez plus : nous avons compris. Pour vous, la vaccination, ultime espoir pour éradiquer la pandémie, n’est pas le combat prioritaire. Vous luttez pour 2022. Le virus est l’instrument de votre projet pour le renouvellement du mandat présidentiel. Si le pouvoir trébuche, vous le faites tomber avec un croche-pied. Vous n’aurez de cesse, en toute circonstance, qu’il ne soit à terre et qu’il y reste. Mais, patience ! Vous aurez bientôt tout le loisir de le confondre, de le combattre à la loyale, sans invoquer, comme l’a fait le président du Sénat, Gérard Larcher, le document de 58 pages qu’il serait indispensable d’avoir lu avant d’être vacciné. Non, ce texte n’existe pas, riposte le ministre de la Santé, Olivier Véran, et les cent mille vaccinés ont-ils été soumis au préalable à la lecture ?

Déchirements internes.

La cacophonie des insultes, des outrances verbales, des épithètes historiques accompagne le chaos des idées contradictoires, d’un activisme électoral prématuré, comme la constitution de groupes pour un tel ou tel autre, uniquement formés pour défendre un homme ou une femme contre ses concurrents à l’intérieur du mouvement. Ils se déchirent entre eux alors qu’ils doivent s’unir pour l’emporter. Il n’y aura pas de candidat de gauche crédible qui ne soit soutenu par tous les socialistes et par les Verts ; il n’y aura pas de candidat de droite susceptible de faire un score valable s’il ne rassemble pas la totalité de son camp et une partie de la République en marche et même du RN.

Nous connaissons ce syndrome.

S’ils veulent aller plus vite que la musique, penser à 2022 avant de lutter contre le virus, qu’ils commencent par adopter la bonne stratégie. Qu’ils mettent fin d’eux-mêmes à ce fracas politique, symptôme alarmant d’une société dont les membres aiment beaucoup plus s’entendre parler qu’agir et aider les soignants à s’occuper de leurs patients. La qualité du jeu des partis ne cesse de se dégrader. Personne n’a plus honte de sa propre hypocrisie, jamais le politiquement correct n’a fait autant de dégâts, jamais on n’a autant songé au pouvoir non en imposant ses idées et son plan mais en démolissant l’adversaire. La confusion de propos parfois sectaires, incohérents, nourris d’arguments contradictoires aboutit à une somme négative qui ne résout en rien une crise aux aspects multiples qu’aucun gouvernement, depuis 1945, n’a eu à affronter. Nous connaissons ce syndrome. Nous l’avons vu à l’œuvre aux États-Unis et nous avons assisté au début d’anarchie qu’il a créé. Qu’il nous soit au moins permis de douter que ceux dont l’objectif se résume au remplacement de nos gouvernants actuels soient capables de faire mieux qu’eux.

RICHARD LISCIA 

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Pédophilie : un fléau

Le livre de Camille Kouchner
(Photo AFP)

Camille Kouchner, fille de l’ancien ministre Bernard Kouchner, publie un livre, « La familia grande », dans lequel elle accuse son beau-père, le politiste et universitaire Olivier Duhamel, d’avoir violé son frère il y a une trentaine d’années.

M. DUHAMEL, très connu du public de la télévision, a démissionné de toutes ses fonctions, notamment des cours qu’il a donnés pendant de longues années à Sciences Po. L’affaire a fait un bruit énorme avant même la publication du livre de Camille. Bernard Kouchner avait épousé la sociologue et universitaire Evelyne Pisier. Ils ont eu trois enfants, Camille, et deux jumeaux, l’un nommé Julien et l’autre surnommé « Victor » par Camille. Ils ont divorcé et Evelyne s’est mariée en secondes noces avec Olivier Duhamel. C’est à ce moment, à la fin des années quatre-vingt, que s’est produit le drame. Et c’est seulement aujourd’hui qu’éclate le scandale.

Indulgence et complaisance.

L’attaque de Camille a pris Olivier Duhamel par surprise et l’a laissé sans voix. Il croyait sans doute que le temps écoulé le mettait à l’abri de toute poursuite. S’il est probable que les faits sont prescrits, il est certain que la honte met un terme à sa carrière. L’affaire met en jeu des familles de célébrités françaises, les Pisier, les Kouchner et les Duhamel qui, toutes, appartiennent au milieu intellectuel parisien et se situent à un niveau de savoir et de notoriété au-dessus de tout soupçon. Elle a été racontée dans tous les médias et dans « le Monde » en particulier, qui a publié cette semaine un récit détaillé de deux pages. Il ne s’agit pas d’un fait-divers, mais d’un fléau dont l’exemple fourni par les révélations de Camille montre qu’il traverse la totalité de la société française et que personne, puissant ou misérable, n’est à l’abri. Dans le cas ainsi révélé, un homme mûr a littéralement détruit la vie d’un adolescent et, pire encore, a bénéficié de l’omerta familiale, de l’indulgence de son épouse, de la terreur paralysante des enfants et de la victime, de la complaisance de leurs amis qui, tous, auraient été informés d’un comportement répétitif d’Olivier Duhamel, homme dont le public français a toujours respecté les opinions qu’il exprimait sur les plateaux de la télévision, notamment sur LCI.

Une représentation monstrueuse de l’amour.

Entretemps, Camille est devenue avocate et il lui a fallu courage et détermination pour se livrer aussi tard à des révélations. Elle n’a pas caché ses intentions à sa famille qui lui a demandé de réfléchir, puis de faire preuve de prudence, puis, de guerre lasse, l’a laissée rédiger son ouvrage et le publier, avec le consentement de « Victor » que les explorations dans la vase d’un passé affreux auraient pu troubler et, surtout, aggraver l’ancien malaise. Il se dit que Bernard Kouchner, enfin informé, a exprimé son intention de « péter la gueule » d’Olivier Duhamel. Il en a été dissuadé par la familia grande. C’est dommage car l’incident aurait eu pour effet d’appeler des explications qui auraient contribué à l’époque à l’établissement de la vérité. Que dire, sinon qu’il s’agit moins, en l’occurrence, de faire le procès d’un homme et de son entourage, que d’affirmer la vérité en toute circonstance si on veut que cessent des agissements encouragés par la quiétude du cocon familial ? Que dire, sinon qu’on n’enterre jamais ces histoires sordides parce qu’elles constituent un mal social, un hydre à mille têtes qui sortent de la boue de loin en loin ? Se taire revient à être complice d’un crime, c’est passer par pertes et profits le sort épouvantable d’un adolescent dont l’éducation a été défigurée par une représentation monstrueuse de l’amour.

Un crime ineffaçable.

« La familia grande » jette la consternation dans un public qui croit aux règles plus qu’aux exceptions, qui se rassure en attribuant aux esprits les plus cultivés et les plus fins des vertus, des sagesses, des élans spirituels plutôt que d’irrésistibles pulsions charnelles. La pédophilie semble, en réalité, plus répandue qu’on ne le croit et elle n’épargne aucun milieu. Elle ne recule même pas devant un constant apprentissage, c’est une vague qui recouvre tous les scrupules et fracasse et emporte ce qu’il y a de meilleur chez l’agresseur et, hélas !, chez la victime. La société n’a pas besoin de se venger de M. Duhamel. Au soir de sa vie, il est frappé par l’opprobre. Quant à « Victor », même s’il semble avoir su construire avec succès sa vie d’adulte, nous savons tous qu’il ne peut pas effacer de sa mémoire la violence dont il a été victime.

RICHARD LISCIA

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La prise du Congrès

Bataille au Capitole
(Photo AFP)

À Washington hier, sénateurs et représentants étaient censés confirmer l’élection de Joe Biden comme président des États-Unis. Des manifestants ont réussi à pénétrer dans le Capitole, forçant les élus à battre en retraite pour éviter d’être molestés. Les services de sécurité ont été largement débordés. Une femme a été tuée par un policier. Le scandale est à la fois américain et mondial.

CE MATIN, le monde est prostré. On trouve toujours des précédents aux pires des exactions et il est vrai que la Maison Blanche a été incendiée en 1812. On peut toujours expliquer la prise du Congrès et sa mise à sac partielle par l’absence de coordination entre la garde nationale et la mairie de Washington, D.C. Mais il me semble très clair que, par ses discours incendiaires, Donald Trump a lui-même incité ses partisans à interrompre la procédure de confirmation du nouveau président, dans l’ultime tentative de prouver par l’absurde qu’il n’a pas perdu l’élection présidentielle. Du point de vue de la presse non-conservatrice, des démocrates, d’une forte partie des élus républicains et même du vice-président Mike Pence, qui a fini par prendre ses distances avec Donald Trump, dont la perversité se transforme rapidement en maladie mentale grave, on a frôlé le coup d’État. Cependant, les émeutiers n’étaient pas nombreux et les failles du service d’ordre béantes. Les manifestants eux-mêmes ne savaient pas ce qu’ils faisaient au Congrès.

« Not my president ! »

Il n’en demeure pas moins que l’attaque contre le Congrès restera dans l’histoire comme le symptôme d’une crise profonde. Quand Trump a été élu en 2016, des millions d’Américains ont manifesté contre lui dans les grandes villes, notamment à Washington, en criant : « Not my president ! ». Mais ils n’ont pas tenté de le chasser de la Maison Blanche. Il est tellement absurde de contester un résultat électoral prouvé par tous les décomptes, de  laisser entendre, comme ce fut le cas en 2016, que décidément, un magnat de l’immobilier ne saurait revêtir les habits présidentiels, que l’objectif des émeutiers s’est limité hier à la contestation : ils savaient fort bien qu’ils ne pouvaient rien réclamer en dehors de l’application des règles qui régissent le fonctionnement des institutions. Tous les observateurs sont tentés de décrire un coup d’État avorté, mais il n’y a pas eu de coup d’État. En revanche, le seul et unique responsable de cette journée sinistre qui a ridiculisé l’Amérique, c’est Trump. Il a tout fait pour inciter les émeutiers à intervenir physiquement dans la procédure et ce n’est pas par hasard que le rassemblement avait été prévu hier à Washington.

Les dictateurs rigolent.

Le scandale est regrettable en ce sens qu’il affaiblit l’Amérique et, au delà, la démocratie en général, celle-là même dont les régimes populistes et les dictateurs disent qu’elle n’est pas le meilleur des systèmes, et qu’ils ont mieux à offrir en gavant leurs partisans de promesses intenables. Les Poutine, Xi, Assad et Erdogan n’arrêtent pas de rire depuis hier. Aussi d’aucuns, à Washington, y compris dans le camp républicain, souhaitent appliquer dès aujourd’hui l’article 25 de la Constitution qui permet de destituer le président. Ce n’est pas la peine. Quoi qu’il fasse, l’aliéné de la Maison Blanche quittera le bureau Ovale dans treize jours et le Congrès n’a pas le temps de l’empêcher conformément aux règles. Il partira. Car il a perdu, car les démocrates ont gagné en Géorgie les sièges qui leur manquaient pour avoir une majorité d’une voix au Sénat, car le processus de confirmation a été mené à son terme, car tous les élus républicains savent aujourd’hui que rester associé à cet homme est une recette pour mourir politiquement et moralement.

Suicide politique.

Trump a agi de manière criminelle, mais aussi suicidaire : comment pourrait-il, après s’être dressé contre les institutions, celles-là mêmes qu’il a juré de défendre sur la Bible, préparer son élection à un second mandat en 2024 ? Il serait souhaitable qu’il réponde un jour, devant un tribunal, des coups nombreux et variés qu’il a portés à cette démocratie qu’il n’a dirigée que pour la chambouler et en faire un régime autoritaire. Il n’a, en vérité, mérité ni ses fonctions de président ni la trace délétère qu’il laissera dans l’histoire. Les États-Unis passent un moment de honte, de colère et de désespoir. Mais la force doit rester à la démocratie. Rien du processus électoral n’a été entamé. Joe Biden est le président, il peut appliquer son programme. Succéder au pire des présidents américains est en soi une chance : Biden ne peut pas faire pire. L’Amérique a perdu son innocence et vit un cauchemar. Il cessera de la hanter quand l’exécutif reviendra à la raison.

RICHARD LISCIA

 

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Trump : le coup de grâce

La défaite finale
(Photo AFP)

Le parti démocrate a emporté les deux sièges de sénateur dans l’élection sénatoriale de Géorgie, ce qui lui procure, dans la chambre haute, la majorité absolue de 50% à laquelle s’ajoute le vote démocrate de la présidente du Sénat, qui n’est autre que la vice-présidente des États-Unis, Kamala Harris.

LES DEUX démocrates l’ont emporté de justesse, par seulement 12806 voix pour John Ossof et, de façon plus convaincante, par plus de 49 000 suffrages pour Raphael Warnoch (le décompte concernant Warnoch n’est pas encore terminé, mais son avance me semble irréversible). Si je consacre ce blog à l’élection sénatoriale de Géorgie, ce n’est pas parce qu’elle est le centre du monde, mais parce qu’elle s’est imposée comme le lieu de l’ultime affrontement entre républicains et démocrates. Il est permis de dire que, sans la majorité au Sénat et à la Chambre des représentants (qu’il a déjà acquise, mais où il a perdu des sièges), Joe Biden aurait été partiellement paralysé. La Géorgie n’a pas voté démocrate depuis 20 ans. Elle représentait pour Donald Trump un espoir de revanche qui l’a conduit à appeler le secrétaire d’État de la Géorgie, Brad Raffensperger, à « trouver » des voix en faveur des Républicains dans le comptage des suffrages de la présidentielle. M. Raffensperger lui a fait remarquer que les suffrages géorgiens ont été comptés et recomptés, confirmant la victoire du candidat démocrate. Aujourd’hui, à Washington, les partisans de Trump se rassemblent pour dénoncer un scrutin « frauduleux » et réclamer un mandat de plus pour le président sortant.

Biden dispose des instruments nécessaires.

Les commentaires, notamment en France, soulignent pour la plupart les difficultés qu’aura le président-élu, John Biden,  à gérer le pays dans un tel contexte de division. Ils ne donnaient pas cher de l’avenir d’un président qui, sans nul doute, allait perdre les deux sièges de Géorgie au Sénat. Ils se sont trompés sur un point central depuis le mardi 3 novembre : c’est bel et bien le candidat démocrate qui a remporté le scrutin, c’est Trump qui l’a perdu, et avec un écart de 7 millions de suffrages populaires. Tous les recours judiciaires et électoraux de Trump ont été déboutés, tous les résultats ont été confirmés, même la Géorgie a voté démocrate, et Biden, s’il n’a pas la majorité des deux tiers nécessaires aux grandes réformes, dispose des voix pour conduire à la fois son programme économique et sa politique extérieure.

L’avenir est sombre pour Trump.

Pendant les quatre années qui suivront, Donald Trump continuera à répéter que les fonctions de Biden sont le produit de la fraude électorale, conformément à l’esprit de la « réalité alternative » qui remplacerait la vérité tout court, la vérité vraie, celle qui résulte de l’arithmétique électorale. Le contexte ainsi créé par cette machine à mensonges n’est pas favorable à l’exercice du pouvoir, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais combien de temps encore la moitié de la population des États-Unis maintiendra-t-elle l’idée que Trump a gagné les élections de 2020 ? Quelques occasions vont lui être offertes de douter de son héros, principalement les procès judiciaires et politiques qui lui seront intentés et au cours desquels seront déposées les preuves innombrables de sa corruption : d’abord et avant tout, il a tenté à plusieurs reprises de fausser le jeu des institutions, ensuite il traînait déjà quelques lourdes casseroles qui lui valent des procès au sujet de la conduite de ses affaires immobilières. Est-il possible qu’au terme de cette descente aux enfers, les Américains souhaitent le réélire ? Si Trump s’est roulé sur le sol de la Maison Blanche en suppliant M. Raffensperger, c’est bel et bien parce qu’il craint pour son sort de citoyen lambda.

La réforme au menu.

En même temps, le couple Biden-Harris n’est pas une somme de médiocrités. Joe Biden a été sénateur pendant trente ans, vice-président pendant huit ans, Kamala Harris (qui se destine à la présidence en 2024) était sénatrice après avoir occupé le poste de procureur de la Californie. Ces deux-là ne souhaitent pas plonger leur pays dans une révolution. Ils veulent, comme tous les dirigeants centristes du monde, le réformer. Ils continueront à le faire, même s’ils affrontent le vent contraire que fait souffler la minorité républicaine. Il n’est pas impossible que, maintenant qu’il est à terre, les ténors du Grand Old Party se ravisent et s’affranchissent de sa tutelle ; ses chances de continuer à peser sur la politique ne vont pas cesser de s’amenuiser. Depuis des mois, les railleries de Trump (« Sleepy Joe »), ses attaques venimeuses, ses mensonges, ses manœuvres (chez lui, la corruption, c’est à ciel ouvert) ont présenté Biden et ses amis démocrates comme une bande de losers. Mais les losers ont gagné. Ce qui prouve au moins une chose : leur stratégie, prudente, sobre et discrète était la bonne.

Ce que Biden saura faire.

En tout cas,  Joe Biden ne sera pas amorphe : il a déjà annoncé que les États-Unis reviendraient dans le giron de la conférence mondiale sur le climat ; il est probable qu’ils reviendront à l’Unesco ; il est certain qu’ils vont redevenir membre de l’OTAN à part entière. Il ne fait aucun doute que la pandémie sera gérée désormais avec un minimum de ferveur et de dynamisme, que la réforme de l’assurance-maladie, amorcée par Obama, va progresser, en dépit des réticences républicaines. Les électeurs américains ont compris ce qui se passe au moment d’une épidémie quand on n’a pas d’assurance-maladie. Les pessimistes font grand cas de la division du pays entre deux grands corps sociaux, ceux de la campagne et ceux des villes, les suprémacistes blancs et ceux qui vénèrent les libertés pour tous, la gauche dite socialiste (écoutez Biden et vous verrez ce qu’il en est) et la droite réactionnaire et irréductible. Il n’existe pas d’autre moyen, pour un gouvernement rationnel, de convaincre par les actes qu’il ne présente aucun danger pour ses opposants. Et ça, Biden saura le faire.

RICHARD LISCIA

 

 

 

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Le lièvre et la tortue

À Montpellier
(Photo AFP)

Il aura manqué au début de la campagne nationale de vaccination contre le Covid non seulement l’énergie cinétique qui lui aurait permis d’atteindre une vélocité suffisante mais un ingrédient de plus en plus rare : l’enthousiasme.

LE GOUVERNEMENT n’a pas toujours tort et la liste des sarcasmes devient lassante : on ne vaccine pas les gens contre un nouveau virus avec un vaccin à ARN messager sans un minimum de précautions ; certes, notre pays, en dépit de toutes les injonctions que nos présidents se sont adressées à eux-mêmes, n’est toujours pas décentralisé mais en matière de santé, on ne peut pas travailler sur n’importe qui et n’importe comment. Qu’en serait-il si les patients étaient convoqués non pas deux, mais trois fois, si d’aucuns présentaient des effets secondaires inquiétants, si l’État, concurrencé par les localités, perdait le fil de la campagne ?

« Père de famille ».

Néanmoins, l’exécutif a péché de deux manières : en ne s’accordant pas sur la ligne opérationnelle avant de lancer la campagne et en prononçant des discours cacophoniques. Pendant que le président de la République exprimait son irritation au sujet de la lenteur des opérations, le ministre de la Santé, Olivier Véran, se félicitait de sa méthode « de bon père de famille ». Restez en contact, Messieurs ! Accordez vos violons ! Cependant, malgré le désordre, on espère que la campagne va rattraper son retard. Il le faut parce que le vaccin est notre dernier espoir de sortir du marasme sanitaire, économique et social où nous avons été plongés ; il faut aussi, sans exagérer les effets désastreux de ce démarrage raté, procéder d’une manière dynamique et, si possible, vacciner tous les soignants et les plus de 75 ans avant la fin de l’hiver. Bref, respecter le calendrier initial parce qu’il est temps que la France se remette au travail. C’est essentiel pour l’économie, mais essentiel aussi pour le moral des troupes, qui ne supportent plus le confinement et le couvre-feu et observent avec inquiétude l’apparente impuissance des autorités.

La blague de Mélenchon.

D’autant que la discipline générale se relâche. La « rave party » qui a eu lieu pendant le week end dernier non loin de Rennes en dit long sur l’irresponsabilité d’au moins une partie de la jeunesse. Deux mille cinq cent personnes se sont retrouvées, aucune n’a pris la moindre précaution. Drogue et alcool à profusion. Les gendarmes ont interpellé à peu près la moitié de ces gens et cherchent à identifier les organisateurs de ce rassemblement susceptible d’augmenter la contamination dans tout le pays puisque chacun est rentré chez soi. Après quoi, on entend des commentateurs nous dire que la lenteur de la vaccination fera un supplément de décès dont l’État à lui seul portera toute la responsabilité ! C’est le fameux système des valeurs inversées : on pardonne aux fêtards, on accable le pouvoir. Croyant avoir décelé une pénurie de vaccins, ce qui n’est pas le cas puisque l’Europe les distribue au prorata démographique, Jean-Luc Mélenchon fait une proposition époustouflante : achetons des vaccins à Cuba ou au Venezuela. Et ce n’est même pas une blague !

De l’ordre, s’il vous plaît !

Les autorités ont promis que le calendrier vaccinal serait respecté, relevons le défi et voyons, avant d’aller chercher des vaccins au fond de l’océan arctique, si, en définitive, nous commençons à juguler la pandémie. Quant au débat sur l’étouffante centralisation du pays, je propose qu’on le reporte à des jours meilleurs. L’impression générale, c’est que personne n’obéit plus à personne. Vous avez, d’un côté, une brillante société d’intellectuels qui, au nom de la culture et de la morale, dénonce les mesures de protection et avec elles, le langage (distanciation, gestes-barrières) qui trahirait le crime par son obsolescence ou par son inspiration. D’un autre côté, vous avez des groupes qui défient la maladie et la mort. Le conflit entre l’exécutif et les maires ne fait que s’aggraver, certains maires n’hésitant pas à acheter des vaccins et à vacciner les gens de leur commune. Oui, mais a-t-on constitué un fichier national ? Ajoute-t-on les vaccinés locaux aux vaccinés nationaux ? Je disais qu’il faut se lancer dans la campagne vaccinale avec enthousiasme, mais un peu d’ordre ne ferait pas de mal non plus.

RICHARD LISCIA

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Mali : le dilemme

Une patrouille à Gao
(Photo AFP)

La mort, en une semaine, de cinq militaires français (dont une femme) au Mali pose le problème de notre intervention, qui dure depuis sept ans. Deux formes d’opposition à notre stratégie sont apparues, celle qui réclame l’évacuation de nos forces et celle qui exige au contraire leur augmentation.

AU TOTAL, depuis le début de l’intervention d’abord nommée Serval, puis Barkhane, ce sont 51 soldats qui ont perdu la vie. Les islamistes que nous combattons espèrent nous lasser par une guerre d’attrition, mais nous leur avons porté des coups sévères. Les questions qui se posent à la France ne concernent pas notre supériorité tactique, qui est réelle, grâce aux armes dont disposons et qu’ils n’ont pas, mais sont d’ordre culturel. Si les fondamentalistes et autres fanatiques font de leur sacrifice une vocation à la fois religieuse et militaire, l’armée française s’efforce de limiter ses pertes au minimum « acceptable ». Le principe qui consiste à économiser les vies françaises empêche peut-être des campagnes d’élimination de nos ennemis plus efficaces. Toutefois, les généraux français ont toujours dit que la solution était non pas militaire mais politique, de sorte que nous sommes renvoyés aux interventions effectuées à l’étranger par les États-Unis lesquels, à ce jour et depuis la guerre de Corée, ont perdu toutes leurs batailles.

Solitude de la France. 

Lorsque les djihadistes ont pris l’Est du Mali,occupé Tombouctou et menacé Bamako et un gouvernement malien paniqué, le président Hollande a envoyé un corps expéditionnaire qui a arrêté net la progression des combattants ennemis. Par la suite, diverses opération ont libéré les villes de l’Est et nous sommes allés jusqu’à  des montagnes proches de la Libye où ils s’étaient réfugiés. La vérité est que les Maliens sont incapables de se défendre eux-mêmes, que l’aide européenne est à peu près nulle et que la création d’une armée africaine multinationale susceptible de remplacer Barkhane n’a pas eu lieu. L’incapacité structurelle des pays du Sahel d’organiser leur propre défense est affaiblie encore plus par la volonté des dirigeants maliens de prendre langue avec les djihadistes et de conclure un accord avec eux. On leur souhaite, bien sûr, de réussir, mais sans trop y croire : pour ne prendre que l’exemple afghan, les Américains ont négocié longtemps avec les talibans sans résultat et, surtout, sans même obtenir le moindre cessez-le-feu. Plus ils discutaient, plus les attentats se multipliaient au cœur même de Kaboul. Ce qui signifie que le départ des troupes françaises du Sahel aboutirait à un tête-à-tête entre les dirigeants maliens et leurs adversaires, qui ne feront d’eux qu’une bouchée.

Maliens souverains.

Il serait stupide d’accorder une sorte de victoire morale aux djihadistes en commençant un rapatriement des troupes françaises juste après la mort de cinq de nos soldats. Cela serait perçu comme un rapport de cause à effet que les terroristes ne manqueraient pas d’exploiter dans leur communication. À l’heure qu’il est, le gouvernement rappelle qu’il a envoyé il y a quelques mois quelque 500 militaires de plus pour des opérations sophistiquées et qu’il est temps, peut-être, mais pas forcément logique, de les faire rentrer en France. La perspective d’une négociation entre le gouvernement malien et ses ennemis, aussi dangereuse soit-elle, appartient aux Maliens et, d’une certaine manière, offrirait à la France une occasion de rapatrier ses troupes.

Il est permis de tenir compte des situations politiques locales : le Burkina Faso a assuré la stabilité par un vote populaire qui a élu calmement le président ; au Niger, on est entre les deux tours de la présidentielle, mais, là encore, le scrutin est transparent. Mais il ne faut pas oublier les bonnes raisons qui nous ont contraints à nous engager au Sahel : sans cet engagement, l’influence des islamistes  s’étendrait probablement sur la totalité d’une région immense. Nous déplorons nos morts parce que nous sommes en temps de paix et que le respect de la vie est pour nous essentiel. Et bien qu’il ne s’agisse pas d’établir pour Barkhane un rapport qualité-prix et que nous laissions ce genre de cynisme à nos ennemis, notre présence au Sahel a permis d’y maintenir la continuité politique, même si elle est contestée par les populations locales, tentées par les sirènes djihadistes et par la « paix » qu’ils proposent. En sept années d’une guerre dite « asymétrique », le bilan en vies humaines perdues reste moins lourd que celui des interventions du même ordre, même si chacune des pertes est un crève-cœur.

Pourquoi nous sommes au Sahel.

Enfin, l’histoire bégaie mais ne se répète pas nécessairement. Daech a bel et bien été vaincu à Rakka (Syrie) et Mossoul (Irak). C’est le désengagement ordonné par Donald Trump qui a empêché les Kurdes de liquider l’État islamiste en Syrie. Le Califat a bel et bien disparu et son chef est en fuite. Ce qui permet de dire que des expéditions militaires relativement brèves mais puissantes sont capables d’éliminer des forces hostiles (et féroces), même dans le cas des guerres asymétriques. L’immensité du désert, l’atonie occidentale, la prostration américaine éloignent, pour les Occidentaux, la possibilité de revenir dans le jeu. Toutefois, la France n’est pas seule : des accords récents ont permis la reconstitution d’une armée sahélienne qui participe au combat et occupe de larges zones. Le renseignement américain demeure et joue un rôle capital. Les contributions européennes arrivent au compte-gouttes, mais elles arrivent. Il ne faut pas s’y tromper : se battre au Sahel, c’est indubitablement limiter les actes de terroristes en Europe, donc en France. Nous ne sommes pas au Sahel uniquement pour protéger des peuples sans défense, mais aussi dans notre propre intérêt. Il faut le comprendre, sans quoi, effectivement, il n’y a plus aucune raison de rester dans ces contrées lointaines et troublées.

RICHARD LISCIA

 

 

 

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2021 vu de 2020

Macron bat des records d’audience
(Photo AFP)

Le président Macron adressera ce soir ses vœux aux Français, conformément à une tradition bien ancrée mais qui n’est ni indispensable ni toujours utile.

EN 2020, le chef de l’État aura parlé au pays neuf fois, réunissant ainsi des records d’audience inégalables. Cela montre que ses compatriotes sont très soucieux de l’évolution délétère du virus, contrairement à ce que pourraient laisser croire les manifestations d’indiscipline. M. Macron est à l’aise avec ses audiences parce qu’elles rassemblent, semble-t-il, des concitoyens qui partagent ses inquiétudes et attendent de lui qu’il les rassure. Il s’y efforcera encore aujourd’hui, ce qui n’empêche pas de penser que la Saint-Sylvestre, comme Noël, est une fête privée dans laquelle le pouvoir politique ne devrait pas s’immiscer.

À faire en 2021.

Quant à formuler des vœux fervents pour la santé et la prospérité de nos compatriotes, nous le faisons et je ne manque pas d’adresser les miens à ceux qui me lisent. Il y a la cellule familiale et il y a des familles plus élargies, par exemple les lecteurs du même article. Il n’empêche qu’au-delà de la réaffirmation du droit à l’espoir, à une meilleure vie, à un chômage en baisse et à la prospérité pour tous, les souhaits les plus sincères se heurtent au mur têtu de la réalité. 2021 sera l’année de la bagarre nationale pour retrouver nos marques : nous continuerons à nous défendre contre le virus avec cette arme qu’est le vaccin et que l’on veut croire plus efficace que le confinement ou le masque ; nous subirons les conséquences du Brexit, qui est une catastrophe pour les Britanniques et un recul pour les habitants de l’Union européenne ; nous devrons, par divers moyens, réduire la dette colossale que nous avons accumulée ; nous devrons, quoi qu’il en coûte, arracher au chômage les jeunes qui se présentent sur le marché du travail ; enfin nous devrons renforcer les liens qui unissent les Européens car la diplomatie mondiale ne doit pas rester la chasse gardée de la Chine, des États-Unis et de la Russie.

L’endettement n’est pas irrévocable.

La hauteur de la tâche ne doit pas nous plonger dans l’accablement : la pandémie a créé en France (et ailleurs) ce désarroi très grave qui bouscule les consciences humaines quand elles rencontrent une menace pour la première fois. Si le vaccin abolit le virus (ce qui prendra encore au moins un an), nous nous battrons dans des secteurs que nous connaissons bien et ont seulement changé de degré, pas de nature. Qu’on ne nous dise pas, par exemple, que l’endettement français prépare un cataclysme : il est contrôlé, surveillé, mais il est faux de croire qu’on ne rembourse pas une dette. La France doit payer ce qu’elle doit, ne serait-ce que pour que son crédit ne soit pas atteint. Il y a plusieurs façons de le faire, par exemple en augmentant la production intérieure brute, ou en acceptant deux points d’inflation par an, instruments qui feront baisser la dette arithmétiquement. Enfin, il ne serait pas honteux de mettre à contribution ceux qui en ont les moyens, encore que le niveau des prélèvements obligatoires soit déjà excessivement élevé. Le pire, à propos des maux qui s’abattent sur nous, c’est de paniquer. Certes, nous nous endettons depuis un demi-siècle, mais il n’y  a absolument rien d’irrévocable dans la hausse des emprunts.

Digression.

On me permettra de faire une petite digression personnelle dans ce tableau à la fois optimiste et pessimiste. Faire la fête à la fin d’une année n’a aucune signification. Ce qui renforce l’idée qu’il n’est pas désespérant de se cloîtrer pour le réveillon. Les craintes ou les espoirs que nous nourrissons n’ont rien à voir avec le calendrier. L’année qui se termine n’est pas nécessairement la pire et celle qui commence ne sera pas forcément meilleure. L’état de la nation n’a aucun rapport avec l’état de l’individu. Il y a une année pour la naissance et une année pour la mort. Entre les deux, il se passe énormément de choses du point de vue individuel et ces choses appartiennent à un continuum sur lequel le calendrier n’a aucune influence. Enfin, les attributs du bonheur ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Dans ce monde, on a infiniment plus besoin d’aimer que de s’enrichir, de protéger les siens que de les oublier pour une grande cause, de sérénité que de violence, de dignité que de célébrité. Bonne année.

RICHARD LISCIA

 

 

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La stratégie du Sioux

La vice-présidente américaine se fait vacciner
(Photo AFP)

Le gouvernement et les autorités sanitaires observent que la pandémie est stable mais à un plateau trop élevé. Ils ont décidé de rétablir le couvre-feu à partir de 18 heures dans un certain nombre de régions, la plupart situées à l’Est du pays, où le Covid fait rage, et l’on s’achemine vers des confinements régionaux, notamment ceux où les élus réclament plus de vigilance.

CHAQUE pas en avant fait l’objet d’une polémique. Le nombre de vaccinés le premier jour, soit dimanche dernier étant dérisoire (84 personnes prioritaires), l’opinion se moque déjà de la campagne. Le ministre de la Santé, Olivier Véran, revendique le choix qui a été fait : il ne veut brusquer personne, à commencer par ceux de ses concitoyens hostiles au vaccin. Il signale des effets indésirables en Europe, il veut qu’il y en ait le moins possible en France. Le Pr Axel Kahn répond qu’on ne lance pas une telle campagne sans l’accompagner d’un effort de persuasion et même d’enthousiasme, une vaccination massive étant censée, selon lui, convaincre les plus rétifs. À Nice, Christian Estrosi annonce qu’il a reçu des doses et que la vaccination va commencer sans attendre.

Une démarche inspirée par l’Europe.

Le Royaume-Uni a adopté un deuxième vaccin, celui d’AstraZeneca, plus facile à manipuler et moins coûteux, mais efficace seulement à 70 %. L’Union européenne déclare qu’elle ne veut pas utiliser ce vaccin, parce qu’il n’offrirait pas toutes les garanties de sécurité requises. Mais comme le Brexit est devenu fait accompli, les divergences euro-britanniques ne constituent plus un problème. La campagne mondiale de vaccination contre la pandémie renforce les prises de position, notamment celles de l’Europe qui a transmis à Londres l’accord commercial que Boris Johnson doit signer. À Paris, le gouvernement ne se départit pas de sa prudence, agit avec lenteur, retire un projet de loi qui aurait sanctionné les non-vaccinés, mais il est clair, de toute façon, que le vacciné pourra se déplacer librement et même franchir les frontières (ce qui, accessoirement rendra la vie aux compagnies aériennes), toutes choses que le non-vacciné ne pourra pas faire. Aussi bien n’est-il pas utile de durcir la législation nationale dans un monde terrifié par le virus et qui ne laissera pas les voyageurs voler d’un pays à l’autre s’ils n’offrent pas la garantie qu’ils ne sont pas contagieux.

Les replis défensifs restent indispensables.

Le pouvoir n’a fait aucune promesse, de sorte que les lieux de loisir ne savent toujours pas quand ils vont ouvrir leurs portes, mais en même temps, on ne voit pas comment les statistiques sur la morbidité et la mortalité encourageraient quiconque à adopter le laxisme. La pandémie, la diversité des formes qu’elles a acquise, le sempiternel débat franco-français sur la vaccination affaiblissent la position du vaccin en tant qu’arme ultime qui viendra à bout du virus bien plus efficacement que les confinements à géométrie variable et que les couvre-feux. De sorte que, dans cette affaire, personne n’a tort : la confiance dans le vaccin augmentera à mesure que des contaminés guériront ; se lancer dans la campagne avec « enthousiasme » n’est pas une mauvaise idée ; en attendant un recul de la pandémie, les replis défensifs restent indispensables.

Pandémie, Brexit, même combat.

Les discussions sans fin sur chacune des décisions gouvernementales ont pour unique effet de saper une confiance dont le degré n’est guère élevé. Il ne s’agit pas de faire le procès de l’exécutif qui, dans cette affaire, marche au diapason européen. Attaquer Castex, c’est s’en prendre à 27 gouvernements qui, malgré leurs différences, sont aussi unis et fermes face à la pandémie qu’ils l’ont été face au Brexit. De même que l’appartenance à l’Union implique des compromis, souvent des sacrifices, de même on ne peut pas avoir les avantages de l’UE sans les inconvénients. Admettons donc qu’il nous faut du temps pour vacciner une forte majorité des Français, ce qui ne nous empêche pas de rappeler au gouvernement qu’il doit, de façon massive, mettre des moyens humains et matériels au service d’une cause exceptionnelle : nous ne pouvons pas imaginer notre avenir sans avoir la certitude que, d’une manière ou d’une autre, nous vaincrons ce virus et sans établir un système national de prévention capable de nous mettre à l’abri de la prochaine pandémie.

RICHARD LISCIA 

 

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